Venise, la ville musée

800 hectares empreints d’Histoire. 15 000, pour ses autres terres insulaires ou continentales et plus de 25 000, bercés par les eaux alentour : Venise et sa lagune, sont inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco.

Capitale de la République du même nom durant onze siècles, grande puissance maritime au Moyen Age et à la Renaissance, importante place commerciale et capitale culturelle, la Cité des Doges bénéficie d’une renommée mondiale depuis sa création – ou presque.

Une histoire prestigieuse qui ne doit pas masquer l’instabilité de ses « fondations » : Venise est une nouvelle fois menacée par les éléments mais aussi, par les excès de ses contemporains.

Une ville « gagnée » sur la nature

Le territoire vénitien, se compose de 117 petites îles séparées par une multitude de canaux et reliées par des ponts. Dès le 6ème siècle, les maisons y sont construites sur des pieux (pali) en bois alignés de deux à quatre mètres de longueur, pour atteindre une couche plus solide que le sol sablonneux de la surface. Un plancher est ensuite posé à l’horizontale pour que le travail de maçonnerie commence. Le bois est aussi utilisé pour « relier » les murs car il permet d’absorber une partie des mouvements dus aux variations sismiques dans la lagune. Quant à la pierre d’Istrie majoritairement utilisée, elle a été choisie pour sa résistance à la corrosion de l’eau de mer.

Quiconque est allé à Venise, a pu remarquer qu’un certain nombre de campaniles ont tendance à pencher : du fait de leur hauteur et de leur étroitesse à la base, l’affaiblissement des supports en bois – lié à l’érosion par l’eau salée de la lagune – y a des conséquences plus rapides. Les campaniles et les pali font l’objet d’une surveillance constante et les pieux fragilisés sont remplacés.

Les contraintes géographiques, ont par ailleurs permis à la structure urbaine de la Venise actuelle, de rester proche de celle de la ville du Moyen Age ou de la Renaissance – ce qui est peu compatible avec le tourisme de masse.

Sauver la Cité des eaux de la noyade – et de l’assaut de ses visiteurs

La ville est exposée à la menace des marées depuis toujours, essentiellement de l’automne au printemps durant la période de l’Acqua alta – les eaux hautes. Les lieux les plus touchés sont les plus bas : la place Saint-Marc – cœur de la Cité des Doges et passage obligé pour tous les touristes, est régulièrement envahie par les eaux. En 1966, l’Acqua alta l’a même plongée sous 1,20 m d’eau.

Venise est confrontée à de multiples problèmes : pollutions de l’air et des eaux, fragilisation de ses fondations – dont le développement économique et touristique est en grande partie responsable, notamment par le passage incessant des paquebots –, manque d’assainissement des canaux, affaissement du sol ; et les Acque alte. Sans oublier le réchauffement climatique : le niveau de la lagune monte de 2 mm par an.

Face à cela, des mesures concrètes ont été prises pour l’entretien des canaux et la limitation du trafic des paquebots, détournés vers un autre canal qui doit être élargi : Venise accueille 25 millions de touristes par an.

Un projet de « sauvetage » d’envergure, a par ailleurs vu le jour : MOSE (Moïse en italien, acro­nyme de Modulo Sperimentale Elettromeccanico).

Depuis 1993, une cinquantaine d’entreprises sur 20 km de chantiers, en mer et sur terre, mettent au point un système de 78 digues mobiles rétractables en vue de fermer la lagune de Venise à trois endroits pour réguler la montée des eaux.

Mais MOSE n’est toujours pas opérationnel, début 2016 ; il a engendré un surcroît de dépenses phénoménal. A cela vient s’ajouter un scandale de corruption relatif à l’attribution de la conduite du projet à un concessionnaire privé unique : l’ancien Maire de Venise, Giorgio Orsoni, a été contraint à la démission en 2014.

Le Centro Storico vidé de ses habitants

Si le niveau des eaux et le volume touristique sont en constante augmentation, ce n’est pas le cas de la population : le centre historique est passé de 102 269 habitants en 1976 à 56 799 au 31 décembre 2013.

La « relocalisation » des services publics à Mestre ou à Milan, les fermetures d’hôpitaux de crèches et d’écoles, ou encore le transfert du retrait des colis postaux dans l’île voisine de Tronchetto (reliée par un pont), contribuent à cette hémorragie tout en en étant à l’origine. Côté secteur privé, le siège principal des Assurances Générales (2 000 emplois) et les directions provinciales de plusieurs banques – entre autres – sont partis.

Résultat : la population active émigre sur la terraferma [zone continentale de Venise comprenant notamment le quartier de Mestre] et la classe moyenne s’amenuise. La pyramide des âges est déséquilibrée : 1 enfant de moins de 5 ans pour 10 Vénitiens de plus de 65 ans.

Le risque à terme pour la ville, est d’embrasser le destin du Mont-Saint-Michel, qui ne compte plus que 43 habitants en 2014 – dont à peine 20 « vrais » résidents – alors qu’il accueille chaque année 3 millions de touristes…

Désabusés, une grande partie des Vénitiens résument la situation ainsi : « On revient à Venise pour mourir là où l’on n’a pas pu vivre ».

Préservation du patrimoine / développement urbain : quel arbitrage ?

Des logiques contradictoires sont à l’œuvre dans l’aménagement et la gestion de l’espace urbain : d’un côté, des quartiers de plus en plus « spécialisés » au sein des agglomérations ; de l’autre, des centres anciens soumis à de fortes pressions, leur avenir semblant incertain – en dehors de l’industrie touristique ou culturelle. Un projet européen a d’ailleurs été lancé, « Links, cultural heritage city », regroupant neuf villes d’Europe, pour réfléchir au risque de muséification et au nécessaire équilibre à trouver entre préservation et évolution.

Il n’en reste pas moins que les décisions politiques sur le terrain, sont parfois surprenantes. Le nouveau Maire de Venise, Luigi Brugnaro [élu en juin 2015], vient par exemple d’interdire l’exposition d’un photographe italien consacrée aux paquebots de tourisme – « Monstres maritimes envahissant Venise » – dont les prises de vue sont tout-à-fait saisissantes.

Or, les premières déclarations de l’édile ne laissaient aucun doute sur son « peu d’enthousiasme » à voir les flots de touristes se déverser dans les rues de la Sérénissime…

Au cœur d’enjeux écologiques et de mutation urbaine, « l’exception vénitienne » en dit beaucoup sur les alternatives qui se présentent à nos sociétés.

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