Pyongyang, la ville immobile

De toutes les icônes urbaines, c’est la plus mystérieuse : Pyongyang, capitale invisible d’un Etat cadenassé, la République Populaire Démocratique de Corée. Invisible, en fait plus tout-à-fait : alors que le régime communiste semble se rigidifier, la capitale s’entrouvre au tourisme dévoilant un monde quasi immobile depuis la chute du mur.

Le temps ralentit sans s’arrêter dans les années 50 

Proclamée en 1948 dans la partie nord du territoire coréen, la RPDC soutenue par l’URSS entre en guerre en 1950 contre la partie sud soutenue par les Etats-Unis. Dès la fin du conflit en 1953, la jeune république se fixe pour objectif d’atteindre l’autosuffisance économique, politique et militaire selon la théorie du Juche établie par Kim Il-sung, le secrétaire général du Parti du travail de Corée. 60 après la déclaration d’indépendance, la dictature communiste est toujours là. Mieux, elle s’est transformée en dynastie : celle des Kim (Kim Il-sung, Kim Jong-il, Kim Jong-un). Avec ses 2,600 millions d’habitants, la capitale Pyongyang est à la fois la vitrine du régime et le cœur politique, économique et culturel du pays. Malgré les apparences, elle amorce une mutation vers le 21ème siècle.

Entre silence et mystères

Comme toute ville totalitaire qui se respecte, Pyongyang met le paquet sur le décorum destiné à accueillir les manifestations officielles. D’immenses avenues, de vastes places accueillent les rassemblements de masse et des édifices monumentaux, érigés à la gloire du régime et de ses deux leaders emblématiques ou à vocation sportive et culturelle (le Grand Théâtre de l’Est de Pyongyang, le stade du Premier-Mai, plus grand stade au monde) tandis que, dans les rues plus modestes, les barres d’immeubles sont grises ou vert terne.

Le métro conçu sur le modèle de celui de Moscou n’est accessible pour les touristes qu’entre les stations Puhung et Yonggwang – pour une raison inconnue. Deux lignes fonctionnent mais l’existence d’un réseau secret est soupçonnée depuis que des documents de la compagnie chinoise l’ayant construit, ont été divulgués. Un réseau destiné aux dirigeants. La ville est singulière à tous points de vue : l’esthétique de Pyongyang est vieillotte et kitsch, figée dans les années 1960, aucune enseigne apparente en dehors des affiches de propagande ou dédiées au culte de la personnalité ; les adresses de restaurants se transmettent de bouche-à-oreille comme s’il ne fallait pas divulguer ce « secret ». Pour entrer dans les grands magasins, il faut frapper à la porte et attendre que quelqu’un vienne ouvrir, sans assurance de pouvoir acheter.

Pyongyang « résonne du silence ». Rien de comparable avec ses voisines asiatiques, qui bruissent des activités croisées de ses habitants. Quoi qu’il en soit, habiter à Pyongyang relève du privilège, au regard des conditions de vie dans les campagnes ou de la vétusté des banlieues.

Un projet pharaonique inachevé et des buildings qui poussent comme des champignons

Toute la ville n’est pas immobile. Il y a des exceptions comme des monuments neufs en honneur des dirigeants. Mais tout chantier récent semble condamner à ne jamais se terminer ou à rester désespérément vide. Un lieu symbolise les ambitions démesurées du régime : l’hôtel Ruygyong, colossal bâtiment de 105 étages et 330 mètres de hauteur censé accueillir 3 000 chambres, à mi-chemin entre la pyramide et une fusée de verre et d’acier. Sa construction, commencée en 1987, n’est toujours pas achevée – ou du moins son aménagement intérieur. Située dans le nord-est de la capitale, non loin d’un grand magasin flambant neuf de produits importés, la capitale des saules – traduction du mot ruygyong, demeure à ce jour une coquille vide.

Si l’actuel leader nord-coréen, Kim Jong-un, fait sortir de terre à toute allure des gratte-ciels aux lignes épurées, la mauvaise qualité des matériaux de construction – et le manque de certains d’entre eux, l’acier notamment. Pour accélérer les chantiers, des étudiants, des militaires, des fonctionnaires, sont réquisitionnés. Une telle improvisation, a eu des conséquences dramatiques : en 2014, un immeuble de 23 étages s’est écroulé dans Pyongyang ; 92 familles résidaient à l’intérieur. Le bilan des victimes n’a pas été communiqué mais le leader coréen s’est « excusé » auprès des proches – événement très inhabituel.

Le 

Le communisme n’a jamais autant eu de succès depuis la chute du mur. En 2005, quelques centaines de touristes occidentaux seulement se rendaient en Corée du Nord chaque année. Ils sont à présent 5 000 – un chiffre bien inférieur aux 100 000 touristes chinois qui affluent tous les ans. Mais Kim Jong-un souhaite que le nombre d’étrangers venant visiter son pays augmente jusqu’à atteindre 2 millions en 2020. 

Le KITC (Korean International Travel Company) – organisme responsable du tourisme dans le pays, qui définit ce que les touristes ont le droit de voir ou non, s’est donc lancé dans la communication. Et l’agence Koryo Tours, basée à Pékin, organise la plupart des séjours.

Les voyages se font en groupe, les touristes sont accompagnés en permanence par plusieurs guides nord-coréens et un guide occidental de l’agence. Ils n’ont aucune possibilité de communiquer avec les citoyens.

Les signes d’entrebâillement se multiplient néanmoins, qu’il s’agisse de vidéos « validées » par la censure – afin d’être montrées en Occident, ou d’événements organisés dans la capitale accueillant de plus en plus d’étrangers comme le marathon de Pyongyang.

Les Nord-Coréens rêvent de plus en plus à la Chine, qui représente pour eux la liberté et les droits de l’homme. Ils sont d’ailleurs sans cesse plus nombreux à traverser la frontière pour aller y travailler, et y ont accès à tous les moyens de communication.

D’où, peut-être, la dégradation des relations sino-nord-coréennes, qui se traduit par des mesures très dures à l’encontre des Coréens d’origine chinoise.

Pyongyang, « ville sous cloche » quasi surnaturelle, entame son retour au monde.

 

Pour aller plus loin : un livre, un reportage-photo, une vidéo « non-autorisée » + article en anglais.

On a marché dans Pyongyang : Une année en Corée du Nord d’Abel Meirs, Gingko Editeur, 2015.

http://www.tuxboard.com/reportage-inedit-surrealiste-coree-du-nord/

http://www.mirror.co.uk/news/world-news/inside-north-korea-video-photos-1826234

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