Lavasa, la ville privée

Une ville privée ? Aux Etats-Unis, l’idée ne choque personne. Après tout le pays a vu naître depuis un demi-siècle des  » gated communities « , quartiers fermés et souvent autogérés, à l’image de Sun City (Arizona), réservée aux seniors. Un phénomène qui n’a rien de très original en soi aux Etats-Unis où des morceaux de villes sont organisés comme des copropriétés. On appelle ça des « common interest developments » (CID) « .

Pourtant, ce n’est pas aux Etats-Unis que l’essor des villes privées pourrait prendre des proportions jamais vues jusqu’à maintenant mais dans les pays émergents. En cause : des inégalités sociales de plus en plus grandes qui rendent la cohabitation sociale de plus en plus difficile et la fiscalité locale de moins en moins acceptée. En Inde, le consortium HCC s’est lancé il y a dix ans dans la construction d’une ville de 100 kilomètres carrés, Lavasa, à 200 kilomètres au sud-est de Bombay qui doit héberger à terme plus de 200.000 habitants. En Arabie saoudite, King Abdullah Economic City (Kaec) en vise près de 2 millions d’ici à 2035. Au Honduras, Juan Orlando Hernandez, élu président en 2014, avait fait de la création de villes privées « modèles  » l’un des thèmes principaux de sa campagne. « Les vrais besoins sont dans les pays émergents, et c’est là qu’il faut créer des villes nouvelles, parce que les villes anciennes ne sont pas capables d’absorber l’exode rural « , explique John Rossant, président du think tank New Cities Foundation, qui vient de publier un rapport sur le sujet.

Pas de taxes mais des « frais de services »

Souvent incapables de financer des villes nouvelles ou de rénover les anciennes métropoles, les Etats sont de plus en plus nombreux à se tourner vers des opérateurs privés, chargés non seulement de construire les bâtiments, mais aussi de gérer la quasi-totalité des services dits  » publics « .  A l’origine il y a toujours un accord avec les pouvoirs publics sur le programme d’infrastructures ou la gestion du foncier. 

Dans le cas de Kaec, un partenariat public-privé a été conclu entre le gouvernement saoudien et un groupe immobilier de Dubaï, Emaar Properties. La ville n’a pas de maire : elle est gouvernée par le PDG d’Emaar Economic City (EEC), Fahd Al Rasheed, qui juge le modèle  » très bon pour les villes « . « Par définition, le secteur privé doit créer de la valeur : je dois donc vendre plus cher que le coût de revient, explique-t-il A l’inverse, les politiciens ont parfois du mal à créer de la valeur avec les services : ils en connaissent le coût, mais le prix qu’ils facturent à leurs administrés dépend de facteurs politiques. » A Kaec, les habitants ne paient pas de taxes mais des « frais de services » pour la sécurité, l’eau ou la collecte des déchets, qui sont sous-traitées à différents entrepreneurs. « Les habitants nous payent pour un service, pas pour financer une administration. Et comme ce sont nos clients, ils n’hésitent pas à se plaindre si les services sont mal rendus. Dans ce cas, la ville peut facilement changer de prestataire. « 

Pour Franck Vallerugo, titulaire de la chaire d’économie urbaine de l’Essec, cette approche pose cependant un réel problème de gouvernance : « On est dans une logique commerciale, dans laquelle on va acheter la paix publique par les services, le luxe et la sécurité. Les gens qui habitent dans ce genre de villes ne demandent d’ailleurs pas à être électeurs, ils s’en moquent totalement !  » Afin de garantir leur retour sur investissement, les villes privées font souvent comme les  » gated communities  » américaines : elles ciblent les catégories les plus aisées. C’est le cas de Lavasa, qui propose des hôtels, un centre de conférence ou un campus, mais se trouve coupée du reste de la population indienne. Résultat : à ce jour, le projet a attiré davantage d’investisseurs que d’habitants.

« Pour s’exclure d’agglomérations anciennes devenues invivables, la population aisée sort du système et se construit des univers protégés qui sont des « Canada Dry  » de la ville, avec des services de proximité : l’école, l’hôpital, l’université, les offres sportives et culturelles…

Mais des villes sans mixité mixité fonctionnelle, ni sociale »sont-elles des villes ?

Advertisements
%d blogueurs aiment cette page :