Fort McMurray, la ville champignon

Situé en Alberta dans l’Ouest canadien, Fort McMurray – ancien poste de traite des fourrures au 19ème siècle – incarne l’essor spectaculaire de l’exploitation des sables bitumineux et son impact environnemental.

La région de l’Athabasca, autour de Fort McMurray, est riche d’importants gisements de sables bitumineux – un mélange de bitume brut (forme semi-solide de pétrole brut), de sable, d’argile minérale et d’eau. Malgré un coût d’exploitation élevé pour extraire le bitume – via des mines à ciel ouvert ou in situ, la qualité obtenue après transformation équivaut à celle des meilleurs pétroles bruts.

Au début des années 60, Fort McMurray se modernise quand est construite une première grande usine d’extraction du pétrole des sables bitumineux. La ville passe rapidement à 10 000 habitants. Depuis, la ville n’a cessé de croître et aujourd’hui, plus des deux tiers de la population de 80 000 habitants travaillent pour une compagnie pétrolière. L’histoire de la ville se confond donc avec celle de l’industrie pétrolière canadienne : la production comme les profits, y explosent dans les années 1990-2000.

Mais la prospérité de Fort McMurray est remise en cause par la baisse durable du prix du baril, depuis 2012. Et les méthodes d’extraction du plus grand chantier de la planète, pourraient être responsables de l’une des pires catastrophes écologiques du 21ème siècle, dans une zone où l’écosystème est fragile.

Fort Mac (comme le surnomme ses habitants), le poumon économique du Canada

En dépit de l’image de « pays vert » du Canada, plusieurs gouvernements fédéraux depuis le début des années 2000, ont fait de l’extraction des énergies fossiles une priorité, dans le but d’assurer l’indépendance énergétique du pays. Avec un objectif plus ou moins avoué : devenir le premier fournisseur de pétrole des Etats-Unis – à la place de l’Arabie Saoudite. La production est donc passée de 375.000 barils par jour en 1992 à 1,1 million en 2006, le chiffre se rapprochant aujourd’hui des deux millions.

Toutes les compagnies pétrolières se sont implantées à Fort McMurray, de la Great Canadian Oil Sands (devenue Suncor) – active sur le site depuis 1967, à Syncrude Canada, Shell, Total, Statoil ou, plus récemment, la China National Offshore Oil Corporation.

L’occasion pour la municipalité de récolter près d’un milliard de dollars de royalties perçues sur les profits des compagnies (ceux-ci étant pourtant très faiblement taxés).

Une ville tout entière vouée au brut synthétique

La physionomie de la ville, illustre les desseins qui ont présidé à son développement : pas de véritable centre-ville mais un « centre-shopping », avec une concentration élevée de centres commerciaux, de fast-food, d’hôtels. Des zones périphériques comme Timberlea, se sont considérablement étendues : elles offrent un habitat agréable alors que certains bâtiments du centre-ville sont vétustes.

Le nombre d’habitants fluctue au gré des cours du pétrole, de 7 000 en 1971 à 37 000 en 1985, 34 000 en 1989 et 125 000 environ aujourd’hui.

Constituée majoritairement d’hommes – bien que l’on note une augmentation sensible du nombre de familles, la population « travaille dur » : la durée du travail hebdomadaire dépasse 60 heures pour une personne sur cinq, le travail de jour et de nuit alternant souvent. Les déplacements quotidiens éprouvent également les organismes.

Pour « compenser », Fort Mac dispose d’une quantité peu commune d’équipements sportifs et de loisirs, regroupés au sein du plus grand centre de loisirs communautaire du Canada, le MacDonald Island Park : un gymnase, une piscine, deux patinoires, un centre de remise en forme et des aires de jeux pour enfants – tous sponsorisés.

Une certaine mixité règne par ailleurs au sein des 100 communautés ethniques qui s’y côtoient, comme en témoigne la fréquentation des écoles catholiques (financées par l’Etat) : 70 % seulement des élèves sont de cette confession. Celles-ci ont d’ailleurs supplanté le système éducatif public en raison de la présence d’une importante communauté philippine et de celle de Terre-Neuve, mais aussi de la préférence, paradoxale, exprimée par la communauté musulmane – en augmentation à Fort McMurray.  

Chute des cours du pétrole et explosion du « modèle économique »

Mais la crise qui frappe Fort McMurray depuis 2012, fait émerger d’autres réalités. L’exploitation des sables bitumineux s’avérant beaucoup trop onéreuse, Total et Statoil ont stoppé deux projets d’envergure. La limitation des activités de l’ensemble des compagnies provoque une forte hausse du chômage. 40 000 emplois ont été directement perdus dans l’industrie pétrolière.

Le commerce est également touché. Les pancartes à vendre se multiplient dans les nouveaux lotissements construits au nord de la ville.

Un tragique événement a mis en lumière l’exacerbation des disparités sociales en 2015 : une famille pakistanaise vivait avec ses enfants dans un logement en sous-sol du centre-ville, infesté de punaises de lit. La mère de famille a aspergé la pièce d’un pesticide dangereux rapporté du Pakistan, et deux des enfants sont morts. L’état de quasi insalubrité du logement, a bien sûr été mis en cause.  

Un « Hiroshima » canadien de l’environnement, selon le chanteur Neil Young

Et pourtant, la crise économique est bien moins « grave » que la catastrophe écologique qui se profile. Car l’Athabasca est une région de forêt boréale, de tourbières et de zones humides : à terme, c’est une zone de la taille de la Floride qui pourrait être impactée.

Or la production d’un baril de pétrole des sables bitumineux, crée trois fois plus d’émissions de gaz à effet de serre que la production d’un baril de pétrole conventionnel. Et elle « engloutit » l’eau : jusqu’à 349 millions de mètres cubes d’eau de la rivière Athabasca, sont par exemple détournés au profit des opérations minières – soit le double de la quantité d’eau utilisée par la ville de Calgary. Une eau qui se retrouve ensuite principalement dans des bassins de décantation toxiques. Les nappes phréatiques sont touchées. La superficie de la forêt boréale « victime » du développement minier ou de l’extraction profonde (in situ), est considérable. Le « point de bascule » de l’écosystème de la forêt boréale, pourrait être bientôt atteint : au-delà, plus de résilience possible. Quant aux tourbières détruites, elles le sont à jamais.

Du côté de la faune, on observe de graves malformations chez les poissons – un poisson à trois yeux ayant même été pêché ; les oiseaux migrateurs sont également sévèrement touchés.

Le déni conjugué des compagnies pétrolières et des habitants

Pour témoigner de ses préoccupations écologiques, la compagnie Syncrude propose des visites de son site « modèle », situé à trois quarts d’heure de route de Fort McMurray. On peut y voir les forêts que l’on essaie de replanter – sur de faibles surfaces – et des étangs de rétention remplis d’eaux empoisonnées, « très bien contenues ». Pour éviter que les oiseaux ne s’y posent, des sons destinés à les effrayer sont régulièrement émis…

Un discours de propagande qui ne résiste pas à l’analyse : aucun territoire exploité pour ses sables bitumineux en Alberta, n’a été reconnu comme remis en valeur par le gouvernement, même au bout de 40 ans.

En dépit de tous ces éléments, les habitants de Fort McMurray ne semblent pas prendre la mesure de la menace. Les Albertains non plus, à quelques exceptions près : les Amérindiens de Fort McKay, au nord de Fort Mac, ont réussi à faire valoir les dégâts occasionnés par l’industrie pétrolière en termes de santé notamment : les formes de cancers rares sont fréquentes parmi eux. S’ils ont bel et bien obtenu des dédommagements de la part des compagnies – la petite communauté étant devenue prospère, leur victoire est amère. Et surtout, elle n’entame pas l’activité d’extraction.

Des deux « logiques » qui s’opposent quant à l’exploitation des sables bitumineux de Fort McMurray, aucune ne semble pour l’instant avoir gagné la partie. En attendant, les herbes ici et là – traduction d’Athabasca, deviennent de plus en plus clairsemées. Et l’avenir de Fort McMurray, est en suspens.

4 – Fort McMurray a perdu son statut de ville en étant rattaché à la Municipalité régionale de Wood Buffalo en 1995 : il s’agit désormais d’un « réseau de services urbains »,

En 2013, la ville a fait l’objet d’un web-documentaire, Fort McMoney, du journaliste français David Dufresne, qui s’attaquait à l’exploitation des sables bitumineux de l’Athabasca. Le cinéaste s’interroge: la démocratie est-elle soluble dans le pétrole?

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