Détroit, la shrinking city

En 2013, Détroit est la plus grande ville américaine à se déclarer en faillite. Un effondrement stupéfiant pour cette cité industrielle « phare » de presque tout le 20ème siècle, symbole de l’éclatante réussite des grands groupes automobiles américains. Comment a-t-on pu en arriver là ?

Retour au début des années 50. Détroit compte près de 2 millions d’habitants et les salaires y sont plus élevés que dans le reste des Etats-Unis. Ford, General Motors, Dodge, Packard (jusqu’en 1958) et Chrysler, y écrivent les plus belles pages de l’industrie automobile américaine.

Mais cette croissance exponentielle, a ses revers : l’afflux d’Afro-américains venus du sud des Etats-Unis pour fournir de la main-d’œuvre, crée des tensions avec la population blanche.

Crise économique + antagonisme noirs / blancs = destruction du tissu urbain + création d’une « frontière »

Les délocalisations à l’oeuvre dès les années 60 puis les émeutes raciales qui éclatent en 1967 – les plus graves que les Etats-Unis aient connues, 43 morts et des centaines de blessés – accélèrent un phénomène initié vers 1950 : les populations blanches aisées partent vers des suburbs apaisées, qui concentrent bassins d’emploi et équipements.

Aujourd’hui, 83% de la population de Détroit est noire et vit dans un downtown largement dégradé. Car la crise de l’industrie automobile de 2008-2009, a frappé la ville de plein fouet.

Résultat : le taux de chômage explose (un bon tiers de la population est sans emploi en 2015) et la ville devient la plus pauvre des Etats-Unis. Son taux de criminalité est aussi l’un des plus élevés.

Le paysage urbain porte la marque de ces tristes événements avec de multiples friches industrielles ou habitations en état de délabrement avancé : en dix ans, une maison sur trois a été saisie et beaucoup d’autres, abandonnées…

Pire encore, la Eight Mile Road – une autoroute à huit voies, sépare de façon radicale les « nantis » des démunis, les blancs des noirs. Dans les banlieues essentiellement blanches d’Oakland County, les boutiques sont prospères et les maisons, bien entretenues.

Bien qu’appartenant à deux espaces contigus, les deux populations ne font que se croiser. Pour comprendre leurs relations, un exemple est saisissant : les habitants des quartiers périphériques ont démonté les panneaux de basket de leurs parcs publics pour dissuader leurs voisins des quartiers de Détroit de venir jouer chez eux.

Relance économique, vitalité artistique et solidarité pour sortir de la third city

Pour définir des endroits comme Détroit, le sociologue américain Carl Taylor a inventé la notion de third city : « tierce-ville », par analogie avec « tiers-monde ».

La solution pour briser cet enfermement, passe sans doute par la revitalisation urbaine.

Sur le plan économique, un milliardaire, enfant de Détroit, se lance dans le rachat d’immeubles professionnels vacants du centre-ville pour les louer à des banques d’affaires ou des start-up spécialisées dans le high-tech. Sa stratégie fonctionne et 130 entreprises viennent s’installer dans le secteur, attirées par des locaux disponibles et bon marché. En parallèle, le secteur automobile redémarre, permettant à Motor City de faire de nouveau vrombir les cylindrées.

A côté de ces « grands projets », les initiatives solidaires se multiplient via l’agriculture vivrière urbaine, la réparation et le recyclage, les banques alimentaires… Le lien social y est renforcé, sans souci d’origines.

Et comme Détroit est aussi le berceau de la plupart des genres musicaux – du jazz à la soul (via la célèbre firme discographique Motown) en passant par la techno, le hip-hop ou le rap, la scène artistique tente elle aussi de « réparer » les cicatrices urbaines : des performances tentent par exemple de renforcer le lien social en distribuant des plaques colorées de Plexiglas pour voir la vie autrement.

Plusieurs lieux révèlent les énergies contradictoires à l’œuvre à Détroit, comme l’ancienne usine automobile Packard et l’immense Michigan Central Station (désaffectée en 1988) ou encore, dans le registre de la « renaissance », le quartier d’Eastern Market dont les entrepôts, encore assimilés à des coupe-gorges il y a deux ou trois ans, accueillent désormais de modestes producteurs de « fermes urbaines associatives » venus vendre des légumes et des fruits à 1 dollar.

Recherche habitants désespérément – blancs de préférence

Malgré des indicateurs au vert, Détroit ne parvient pas à attirer de nouveaux résidents : les ingénieurs venus travailler dans le high-tech, s’installent rarement downtown. Et les habitants des périphéries n’ont aucune envie de réinvestir le centre-ville. En 2013, la ville passe sous le seuil des 700 000 habitants.

Pour circonscrire cette hémorragie démographique, la municipalité met en œuvre une politique de rénovation des équipements publics et du réseau de transports en commun, en association avec des investisseurs privés : un tramway reliant le centre aux faubourgs, sera mis en service en 2017 ; des lampadaires vont continuer à être installés dans les quartiers qui en sont dépourvus…  

L’éducation est aussi un sujet de préoccupation majeur car l’illettrisme atteint des niveaux record, de nombreuses écoles publiques ayant fermé leurs portes. Pour l’instant, seul le secteur privé agit concrètement, à l’exemple d’un grand établissement hôtelier qui axe son recrutement en priorité sur les jeunes en situation de grande précarité.

Quant à la proposition détonante de deux chercheurs américains – permettre aux réfugiés syriens et jordaniens sans point de chute, de venir repeupler Détroit, la complexité de sa mise en oeuvre lui laisse peu de chances d’aboutir.

Au-delà de tous ces projets ou initiatives, la persistance d’une « séparation » entre la ville et la périphérie, hypothèque encore les chances de reconstruire une cohésion urbaine.

Pour saisir toute la dimension tragique du déclin de la ville, un magnifique album photo : Détroit, vestiges du rêve américain d’Yves Marchand et Romain Meffre, Editions Steidl, 2010.

Mais aussi, des habitants qui témoignent de leur amour pour leur ville (photos et interviews) : Detroit resurgent de Gilles Perrin, Nicole Ewenczyk, Howard Bossen et John P. Beck, Michigan State University Press, 2014 (à commander sur www.la-chambre-claire.fr).

Ou encore, pour revivre l’une des aventures musicales les plus rythmées de Détroit : Motown, soul et glamour de Florent Mazzoleni et Gilles Pétard, Serpent à Plume, 2009

 

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