Beyrouth, la ville carrefour

Quand on demande à nos contemporains de citer la ville qui symbolise le mieux selon eux la notion de tensions ou de conflit, Jérusalem remporte la majorité des suffrages : la ville « trois fois sainte », monopolise en effet l’attention des médias depuis près de cinquante ans.

Beyrouth la suit de près – les outrages subis durant une guerre civile qui a duré 15 ans ayant marqué les esprits. Notamment en France, intimement liée au Pays du Cèdre depuis le mandat qu’elle a exercé sur le Grand Liban.

Ces deux villes incarnent enfin ce qu’André Malraux considérait comme le « problème capital » du 21ème siècle : la question religieuse.

BEYROUTH ET JÉRUSALEM, DEUX VILLES OÙ LES COMMUNAUTÉS ET LES SYMBOLES S’ENTRECHOQUENT

Si une certaine complexité caractérise les icones, alors Beyrouth en est indéniablement une. Notamment parce qu’elle réussit l’exploit de regrouper en son sein 18 communautés : musulmans et chrétiens y sont largement majoritaires – à 53% pour les premiers, eux-mêmes répartis entre chiites et sunnites (avec une légère supériorité démographique des chiites) et à 43% pour les seconds, principalement maronites. La ville compte également un grand nombre de réfugiés, essentiellement palestiniens jusqu’au conflit syrien.

Flash-back. Jusqu’en 1975, la capitale libanaise fait figure de destination touristique de choix, spécialisée dans le secteur financier. Mais une guerre civile éclate, opposant le Mouvement national – surtout musulman et qui défend les palestiniens – à la majorité des chrétiens du Front libanais. Des oppositions existent au sein même des différentes milices et la Syrie, ainsi qu’Israël, occupent militairement certaines zones. D’autres puissances interviennent indirectement (Iran et Irak). Une Ligne de Démarcation3 sépare Beyrouth-Ouest de Beyrouth-Est…

Or, à l’issue de la guerre, la physionomie de la ville évolue peu : les chrétiens restent « cantonnés » à l’est et au nord, tandis que les musulmans le sont à l’ouest et au sud. Pourtant, jusqu’à cette période, les quartiers beyrouthins avaient toujours été à « prédominance » sunnite, chiite ou chrétienne, tout en incluant des habitants d’autres confessions.

Quelques quartiers multicommunautaires, le Virgin Mégastore et le centre-ville, symboles d’une cohésion à réinventer

Aujourd’hui, des poches de mixité existent dans des quartiers comme Ras Beyrouth ou Hamra, multiconfessionnels et cosmopolites, ou encore Gemmayzé, haut lieu de la vie nocturne. Le fait d’abriter, pour le premier, l’Université Américaine de Beyrouth, pour le deuxième, l’une des principales artères commerciales ainsi que de nombreux cafés et librairies et, pour le troisième, des boîtes de nuit estudiantines, des restaurants et des cafés, a sans doute permis à ces interconnexions d’être préservées.

Un autre lieu témoigne du désir de cohésion de la ville : la Place des Martyrs et son ancien opéra, transformé en Virgin Mégastore. Peut-on imaginer symbole plus fédérateur – pour la jeunesse en particulier – que celui d’une chaîne internationale de biens culturels ?

Autre initiative en faveur de la « réconciliation », celle de la reconstruction du centre-ville menée par la société Solidere (fondée par l’ancien premier ministre Rafic Hariri, assassiné en 2005). Celui-ci poursuit un double-objectif : restaurer l’attractivité économique de la ville et permettre à tous les Beyrouthins de se retrouver dans une zone commerciale et de loisirs.

L’instabilité politique, principal ferment de la méfiance ou prudence réciproques entre communautés

En dépit de ces élans, pourquoi un tel statu quo ?

Cette « ségrégation » s’explique en partie par la durée de la guerre : les refuges provisoires se sont mués en installations définitives, la spéculation immobilière effrénée régnant depuis 1990 n’ayant pas favorisé les déplacements.

Mais l’incertitude quant à l’avenir politique du pays, en est sans doute la principale cause. Après avoir connu l’influence française durant la période du Mandat, puis celle de la Syrie, ce sont actuellement les « parrainages » de l’Arabie Saoudite et de l’Iran qui posent problème – et leur instrumentalisation des sunnites et des chiites. Pris en étau, les chrétiens sont amenés à nouer des alliances à géométrie variable, en fonction de ce qui leur semble garantir le mieux la stabilité du pays.

Conséquence logique : les communautés préfèrent rester « entre elles ».

Enfin, si la reconstruction du centre-ville a atteint ses objectifs en termes d’attractivité économique et de fréquentation des espaces marchands « toutes communautés confondues », elle n’a pas abordé le point sensible de la réinstallation, dans leurs quartiers d’origine, des populations s’étant réfugiées en périphérie pendant la guerre…

Des Beyrouthins ressoudés dans l’épreuve

Après les deux attentats-suicide du 12 novembre 2015 qui ont visé le fief chiite de Burj El Barajneh au sud de la ville – causant la mort de 44 personnes et en blessant 239 autres, les Beyrouthins se sont sentis laissés-pour-compte par la communauté internationale. Si des réactions de solidarité sont arrivées du monde entier, elles ont été très vite éclipsées par l’immense émotion provoquée par les attentats, encore plus meurtriers, de Paris.

La meurtrissure induite, a pourtant eu un effet « positif » : le sentiment d’injustice a pris le pas sur les tensions communautaires et tous les habitants de Beyrouth se sont « réunis » – contre la barbarie de Daech mais aussi, face au relatif « abandon » occidental.

Une nouvelle preuve s’il le fallait que le modèle de coexistence confessionnelle offert par la ville durant de nombreuses années, n’avait rien d’une chimère et qu’il n’est peut-être pas si difficile à « réactiver » qu’on ne le croit.

 

Pour en savoir plus : le dictionnaire amoureux proposé par Alexandre Najjar (avocat et écrivain de Beyrouth), qui souligne les réussites libanaises en termes de multi-communautarisme. Dictionnaire amoureux du Liban, éditions Plon, 850 pages.

3 – La ligne de démarcation ou ligne verte, a coupé Beyrouth en deux une première fois, lors de la première guerre civile que la République du Liban a connu en 1958, qui a opposé les partisans du Président chrétien et ceux du premier ministre, musulman sunnite. Mais la ségrégation spatiale n’a duré que le temps des combats.

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