Sexisme et violence verbale : l’affaire Orelsan

Entre incitation à la haine et liberté d’expression

Avant de devenir une affaire médiatique et politique, la chanson d’Orelsan « Sale p*** »  est l’histoire d’une déception amoureuse somme toute assez banale. Venant de découvrir que sa copine le trompe, un jeune lui exprime sa déception et son amertume dans un mail rageur. Rien d’extraordinaire, donc. Sinon que le texte est violent. Très violent même : « Putain j avais envie de vous tue j était choque j croyait que tu était différente des autre pétasse (…)  j veut que tu crevé lentement j veut qu tombe enceinte et qu tu perde l enfant (…) On verra comment tu fais la belle avec une jambe casser. On verra comment tu s*** quand j te boiterais la mâchoire. Tes juste une truie tu mérite ta place a l abattoir (…) » Exclusivement diffusés sur le net, la chanson et le clip ne suscitent aucune réaction de 2007 à 2009.

La condamnation de la chanson intervient deux ans après sa publication mais elle est rapide et unanime.  Le 18 mars dernier, le blog d’une créatrice, par ailleurs féministe, http://kokolat.canalblog.com/, découvre son existence. Jugeant les paroles scandaleuses, la créatrice envoie un mail au Printemps de Bourges pour demander la déprogrammation de l’artiste qui vient de lancer un premier album au titre prémonitoire, « Perdu d’avance « . Elle invite ses lecteurs à réclamer aussi le boycott du chanteur. Le 26 mars, un communiqué de « Ni putes, ni soumises » demande à Orelsan de présenter des excuses publiques et au Printemps de Bourges de déprogrammer le chanteur. Le lendemain même, cet appel est soutenu par Gaëlle Lenfant, secrétaire nationale adjointe du PS aux droits des femmes. De son côté, Marie-George Buffet, secrétaire national du PC, souhaite que la chanson ne soit pas inscrite au programme du festival. Mais Valérie Létard,  secrétaire d’Etat en charge de la solidarité, va plus loin. Avec le soutien de  Christine Albanel, ministre de la Culture, elle appelle les dirigeants des sites de vidéo en ligne à retirer le clip de la chanson et assure de son soutien « les associations qui souhaitent se constituer partie civile et porter plainte contre le rapeur ».

« Sale P*** » n’est pas un exemple isolé. Le rap, a fortiori dans sa version « gangsta », est connu pour la violence de ses paroles. Dans « Kim », Eminem menace de tuer sa femme : «You were supposed to love me, now bleed bitch bleed.»Dans «Kill You», il annonce qu’il exterminera ces « vile, venomous, vomital bitches. Shut up, slut, you’re causing too much chaos». Mais Eminem n’est pas le seul rapeur à chanter la haine et le mépris des femmes. D’autres chanteurs en font autant, comme Marilyn Manson, Snoop Dog, Fifty ou encore NTM.

La polémique autour de la chanson d’Orselan rappelle d’ailleurs un autre débat qui a eu lieu au Quebec en 2006. Cette année là, dans une lettre publiée par le journal « La Presse », le 13 juin 2006, Jocelyne Robert, sexologue et auteur du livre « Le sexe en mal d’amour », s’insurge contre les propos haineux d’une chanson d’un groupe de rap, Black Tabou. Comme « Sale p*** », « God bles the topless » circule sur le net depuis au moins deux ans. Comme les paroles de la chanson française, celle de la chanson québécoise sont crues et violentes à l’égard des femmes : « J’te mets comme un gant pis j’te botte comme l’Italie, j’te fourre comme un crosseur pis ça m’fait pas un pli, viens pas me parler d’amour caliss t’as rien compris, j’mappelle pas Gilles Vigneault, mon nom c’est VIC (…) j’entends « arrête »! C’est le temps d’continuer, le dick entre les chikelet tu vas tout avaler, viens pas m’dire que ça t’écoeure, envoye la féministe viens ici j’vas t’percer. » Interviewée sur « Le Point » (pas le magazine français, une émission télévisée de Radio-Canada) le sexologue précise « que les parents qu’elle a interrogés n’avaient jamais entendu parler du groupe en question, mais que les enfants du primaire semblaient tous le connaître ». Le groupe n’ayant jamais été encensé par la critique (contrairement à Orlesan), la polémique s’essouffle rapidement au Quebec. Elle rebondit presque aussitôt en Ontario. En janvier 2007, un mouvement de directeurs d’école, de représentants d’enseignants, d’étudiants et de parents réclame l’interdiction de la « propagande » haineuse contre les femmes. Mais, en avril de la même année, la motion du député libéral Wrzesnewskyj demandant l’accord unanime de la Chambre des communes pour criminaliser ce type de propos est rejetée en raison de l’opposition du parti conservateur. Malgré le soutien des partis libéral, néodémocrate et bloquiste.

Aujourd’hui, rien n’est prévu spécifiquement pour sanctionner la violence verbale à l’encontre des femmes, que ce soit au Canada ou en France. Impossible dans ces conditions d’interdire la vidéo et la chanson de « Sale *** » : il ne s’agit ni de contenu piraté, ni de diffamation (personne n’est nommé), ni d’images violentes (il n’y en a aucune dans la vidéo), ni d’appel explicite à la violence ou à la discrimination contre un groupe. Le retrait ne peut donc avoir lieu que sur une décision de justice. Or cette dernière n’a pas été saisie pour l’instant. Ce qui explique que YouTube et Dailymotion se soient contenté de restreindre l’accès à la chanson.

Faut-il légiférer ? C’est toute la question. Et la réponse ne va pas de soi. En dépit des demandes répétées des associations féministes et d’un projet de loi présenté en 2007, le Canada n’a toujours pas franchi le pas. En France, Valérie Létard,  secrétaire d’Etat en charge de la solidarité, n’a fait qu’évoquer la possibilité de légiférer. Première raison de cette prudence : le respect de la liberté artistique. Une liberté que revendique Orelsan. Contacté par Le Monde, le chanteur dit vouloir « montrer comment une pulsion peut transformer quelqu’un en monstre ». Et pour qu’aucun doute ne plane sur ses intentions, Orelsan précise : « En aucun cas, je ne fais l’apologie de la violence conjugale. L’attitude de ce personnage me dégoûte, mais j’ai l’impression de représenter artistiquement la haine comme a pu le faire un film comme Orange mécanique. » Mais si les politiques hésitent ce n’est pas seulement par respect de la liberté artistique. C’est aussi par peur qu’on en vienne à considérer tout excès verbal comme une infraction.

De fait, l’atteinte à la dignité d’un groupe est de plus en plus souvent invoquée pour attaquer la presse. Voici un exemple paradoxal et sans doute symbolique d’une possible dérive. Au Liban, le premier numéro d’un magazine intitulé « Jasad » (« corps » en arabe) est paru en décembre. Considéré comme pornographique, le magazine provoque au Liban la colère des autorités religieuses mais aussi d’organisations de femmes.  Pour Amane Kabbara Chaarani, à la tête du Conseil libanais des femmes, un collectif d’organisations féministes : « Nous sommes tous pour la modernité (…) mais ce magazine, sous le couvert d’une publication culturelle, éveille les instincts sexuels ». Au nom de la dignité des femmes Mme Chaarani a donc interpelé le gouvernement pour obtenir l’interdiction de « Jasad ». Cette demande est pour l’instant restée sans suite. Valérie Létard est-elle consciente du risque ? La secrétaire d’Etat préfère en tout cas parler d' »apologie » ou d' »incitation au crime sexiste » plutôt que d' »atteinte à la dignité des femmes » ou, comme nos amis québécois, de « propagande haineuse contre les femmes ».

Il est vrai que sur un sujet aussi sensible, le choix des mots est, dans tous les cas, un point déterminant.

Franck Gintrand

PS Avant hier, les organisateurs du Printemps de Bourges précisaient dans un communiqué « aussi scandaleux que soit le texte de cette chanson, nous avons engagé ce jeune artiste pour une prestation artistique qui, comme son album, n’inclut pas cette chanson et ne véhicule pas ce type de message. Pour cette raison, nous ne déprogrammerons pas Orelsan car nous assumons nos choix artistiques ». D’autres ont également réagi. Les Nuits Botaniques ont déprogrammé l’artiste. Les Francofolies de La Rochelle disent « s’interroger » sur l’opportunité de maintenir le concert du chanteur prévu en juillet. http://kokolat.canalblog.com/ se félicite d’avoir réussi à provoquer une telle mobilisation et appelle à maintenir la pression. Face à l’ampleur des réactions, le rapeur a tenu à rappeler que ce titre vieux de deux ans ne figure sur aucun de ses disques et qu’il ne l’a jamais chanté sur scène. Il a souhaité que les paroles soient remises dans leur contexte : « Je voulais symboliser le fait que l’être humain peut passer de l’amour à la haine. C’est une fiction, ce n’est pas moi qui parle. Je ne suis pas un bad boy ».

Pour en savoir plus

Un article du Post avec un inteview des « Nuits botaniques » de Bruxelles http://www.lepost.fr/article/2009/03/27/1473098_orelsan-prive-de-concert-dans-un-festival-quand-on-a-entendu-les-autres-chansons-on-a-tout-de-suite-annule_6.html;

Les paroles de la chanson : http://paroles.zouker.com/song/lyrics/111343_sale-p*te_orelsan.htm;

La critique de l’album d’Orelsan : http://www.rfi.fr/musiquefr/articles/111/article_17554.asp;

Un exemple de pétition sur internet : http://drdlg.blogs.com/du_rose_dans_le_gris/2009/03/val%C3%A9rie-l%C3%A9tard-exige-le-respect-supression-de-la-vid%C3%A9e-dorelsan-sur-le-net.html;

Les réactions des internautes sur Avatar de Stars : http://new.fr.music.yahoo.com/blogs/avatar_de_stars/25978/appels-au-boycott-contre-orelsan/

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