Je teste pour vous « 217 missions, un livre jeu qui peut changer votre vie » pour savoir s’il change aussi la mienne

Et si j’osais ?

Au moment de sa sortie, j’ai très vite jeté l’éponge. Il faut dire que les « 217 missions » propose au lecteur de se lancer des défis aussi incongrus les uns que les autres, présentés sans ordre de difficulté et sans classement thématique. Dès les premières pages, vous devez  « inviter un(e) inconnu(e) au cinéma », « monter dans une voiture de police » ou encore « embrasser un(e) inconnu(e) sur les fesse(s) ». Sans parler de timidité, ce genre d’expériences suppose un minimum de réflexion et de préparation : choisir l’inconnu(e) ou repérer le policier sympa, par exemple. Or, c’est bien connu, trop de réflexion tue le désir d’action. Exit donc le « livre qui peut changer [ma]vie »… 

Bien sûr, en rangeant « 217 missions » dans la catégorie des « livres qu’on lira un jour prochain », je ne me suis pas reproché un manque de persévérance. J’ai jugé l’expérience sans intérêt et toralement absurde (il faut dire que j’étais conforté dans cette impression par le regard interloqué des quelques personnes à qui je confiais suivre cette expérience un peu particulière). Après tout, oui, quel intérêt ? Quel intérêt y a-t-il à inviter des inconnus, jouer de la provocation, surmonter des (petits) interdits, jouer avec les tabous de la convenance ? La vie regorge d’obligations et s’en fixer de nouvelles, a fortiori aussi arbitraires qu’absurdes, relève quand même du masochisme.

Pour justifier que nous nous imposions ses exercices, le livre insiste logiquement sur l’urgence de briser la routine, d’être encore surpris, et d’abord par nous mêmes. On peut toujours hésiter devant telle ou telle mission qui nous paraîtra très éloigné de ce que nous sommes et de ce que nous voudrions être. Mais on peut aussi considérer que le challenge réside dans ce subtile équilibre entre l’appréhension et le désir. Reste l’absurdité, totale, puérile et presque potache de certains défis. Mais c’est peut être justement là que réside le plus intéressant : admettre la part incohérente et vide de sens de l’existence.

L’aventure commence !

Marcher pied nu dans l’herbe (mission 125)

  • Que s’est-il passé ? Rien de particulier le jour-même. Un bon rhume le lendemain (l’herbe était humide).
  • Qu’avez-vous ressenti ? Une pointe d’appréhension sur le moment (comment être sûr de ne pas mettre le pied dans un étron, sur une épine ou un clou rouillé ?), du plaisir et, enfin, de la colère (mais qu’est-ce qui m’est encore passé par la tête ? Comme si j’avais besoin de m’enrhumer en plein été !)
  • Evaluez cette mission ? Facile (mais plus risquée qu’on ne le pense)
  • Morale de l’histoire ? La campagne conserve ce je-ne-sais-quoi d’inquiétant propre à la vraie nature. En comparaison la plage représente le must de la nature post-moderne : une sauvagitude apprivoisée et aseptisée. En un mot : parfaitement rassurante.

Adresser un compliment à quelqu’un (mission 117)

  • Que s’est-il passé ? Une seconde d’étonnement (genre : « il est sérieux ? » ou « mais qu’est-ce qui lui prend ? ») puis très vite, un grand sourire.
  • Qu’avez-vous ressenti ? Un sentiment jouissif : celui qu’on peut ressentir en mentant à quelqu’un, comme ça, pour rire. Puis un sentiment de plaisir fondé sur la conviction d’être dans le juste et dans le vrai : le compliment était mérité et la personne avait parfaitement raison d’y croire. Alors comment expliquer ce sentiment d’avoir joué un bon tour ? Sans doute par la facilité désarçonnante avec laquelle un compliment est accepté !
  • Evaluez cette mission ? Facile (alors que le geste n’a rien de naturel)
  • Morale de l’histoire ? Ca ne coûte pas grand chose et ça fait tellement plaisir. Pourquoi avons-nous tant de mal, non pas à oser, mais tout simplement à y penser ? Sans doute parce que l’homme, sans être mauvais, est négatif, complexé et malheureux. Ce qui est rassurant, d’un autre côté, c’est qu’il est, aussi, très peu calculateur…

Aujourd’hui vous ne dites ni oui ni non (mission 123)

  • Que s’est-il passé ? Pour me controler, j’ai jugé plus sûr d’informer les personnes rencontrées ce jour-là de la règle imposée par la 123e mission et, inévitablement, du principe général des « 217 missions ». A la difficulté du « ni oui ni non » s’en est donc ajoutée une autre : celle de justifier de tels exercices. Non seulement personne n’a vraiment compris le sens de la démarche mais je n’ai pas mis une minute avant de dire « oui »…
  • Qu’avez-vous ressenti ? Une grande crispation teintée de découragement. Je ne parle pas de la réaction mi-figue mi-raisin de mes interlocuteurs (partagés entre l’incrédulité et l’amusement) mais de mon étonnement quand j’ai constaté qu’il ne se passait pas longtemps avant que je répète mécaniquement « oui » et combien il m’était difficile d’y résister.
  • Evaluez cette mission ? Impossible (la force de l’habitude est tout simplement incroyable).
  • Morale de l’histoire ? Le « oui » (ou tout autre mot équivalent à une approbation) est bien plus indispensable que le non. C’est particulièrement vrai dans les situation d’écoute où un silence absolu serait rapidement vécu comme un jugement négatif et où le « oui » manifeste une attitude bienveillante et un encouragement à poursuivre. Et pour ce qui est du « non » ? J’ignore si je peux m’en passer. Il faut donc que j’essaye.

Si vous fumez, passez une journée sans cigarette (mission 132)

  • Que s’est-il passé ?
  • Qu’avez-vous ressenti ?
  • Evaluez cette mission ?
  • Morale de l’histoire ?

Ecrivez le titre et la première phrase du roman que vous écrirez un jour (mission 122)

  • Que s’est-il passé ? Le titre m’est venu facilement. Le texte, aussi. Tout était plié en moins de 10 minutes.
  • Qu’avez-vous ressenti ? Rien, sinon un sentiment (très fugace) de satisfaction.
  • Evaluez cette mission ? L’exercice est facile (ce qui ne préjuge ni de l’intérêt du texte, ni de ma capacité personnelle à écrire plus d’une page sur le thème éminemment houellebecquien de la classe moyenne).
  • Morale de l’histoire ? Les écrivains – je parle des professionnels – parviennent-ils à parler dans leur premier roman d’autre chose que d’eux-mêmes et à s’affranchir de leur auteur favori ? Voilà en tout cas le résultat de la mission. Titre : « Moyen ». Première phrase : « Né dans une famille de français moyens, je fais partie de cette classe indéterminée qui  après avoir rêvé d’ascenseur social n’est plus animée que par la peur de la chute et de l’humiliation, la confiance étant devenue l’apanage du sommet et la haine le sentiment exclusif de ceux qui sont déjà méprisés. Le pire chez le Français moyen c’est que tout n’aspire qu’à être moyen : les idées, les valeurs, les convictions, les amours. Et même les excès, vite oubliés ou justifiés par une bonne dose d’hypocrisie et de lacheté.  » Eh ! Il faut que je m’arrête sans quoi je vais vraiment l’écrire ce roman !

Recherchez un amour perdu sur Google (mission 194) – en cours de rédaction

  • Que s’est-il passé ? Incroyable : vingt ans après, l’adresse et le téléphone n’ont pas changé. Avant de passer à l’acte, j’appelle un ami : « tu l’as déjà fait ? » « Une ou deux fois. » « Et alors c’était sympa ? » « Oui, je crois… Ca fait longtemps mais oui, c’était amusant… » Rassuré, je me lance. Comment s’annoncer ? Je choisis la simplicité : « Allo x ? » « Oui ». « C’est Franck ».  » Oui ». « Franck Gintrand ». « Oui ». Un peu troublé, je me sens obligé de préciser : « Je ne sais si tu te souviens de moi ? » « Si, si, très bien… » A ce moment là, j’ai compris que j’avais eu tort d’appeler…
  • Qu’avez-vous ressenti ?
  • Evaluez cette mission ?
  • Morale de l’histoire ?
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