Internet : entre fake et parano

Quand l’intention importe plus que la vérité

Version réactualisée et complétée d’un article paru dans le Journal du Net : « Le syndrome inversé de la fille du RER D »

Face aux tentatives de manipulations dont les médias sont l’objet, la défiance peut devenir une posture systématique et la question du « pourquoi » une véritable obsession. Soit l’exact inverse de la réaction suscitée par la fameuse affaire de la fille du RER D… Car, dans une société de communication, l’information et la vérité importent peu. Seul le message et l’objectif comptent.

La scène se passe la nuit dans un bus de la RATP. Un jeune d’environ 25 ans avec une écharpe burberry est soudain pris à parti par des jeunes de banlieue. L’un d’eux lui pique son portefeuille. Protestation. Tentative de récupération. Résultat : le jeune ne n’arrive pas à reprendre pas son bien mais s’en prend une direct, avant d’être roué de coups par la petite bande. Quelques personnes tentent de s’interposer et sont également frappées. Le chauffeur, tétanisé comme la plupart des passagers, reste assis. Début avril, la vidéo filmée par la caméra de sécurité du bus est consultable sur YouTube et DailyMotion ainsi que sur plusieurs blogs d’extrême droite.

Alors que la presse commence à s’intéresser à l’affaire, « Meilcour », le blog de Nicolas Vanbremeersch plus connu sous le pseudo de Versac, penche clairement pour l’hypothèse du fake, c’est-à-dire pour un trucage : « Face à l’intention clairement établie (d’exacerbation de sentiments, d’excitation collective), il me semble essentiel de questionner la véracité du matériau original : est-ce un fait réel ? Est-ce un montage ? Je n’ai évidemment pas la réponse à cette question, mais je note un montage explicite (sic) ». Tel n’est pas l’avis d’un autre internaute qui écrit sur son blog, « Abstrait Concret » : « il est assez difficile de croire au fake. Tout d’abord, pour des raisons éthiques propres à la régie des transports parisiennes, on imagine assez mal les dirigeants de la RATP prêter un de leurs  bus (…) Mais la raison principale laissant penser que la vidéo est authentique tient au fait qu’elle n’a non pas été postée ces derniers jours comme auraient tellement aimé le croire certains blogueurs pro-fake complètement rongés par des années de com, mais il y a environ quatre mois. » 

Le débat est tranché avec l’authentification de la vidéo par la préfecture de police. Il n’y a pas eu de fake. Mais il y aurait pu. Personne ne se plaindra que des blogueurs veuillent identifier et stopper les faux scoops dès leur apparition. Versac s’est interrogé sur l’authenticité de la vidéo et, même s’il l’a maladroitement fait en penchant d’emblée pour l’hypothèse du fake, il a eu raison. La question méritait d’être posée.  La réponse n’avait rien d’évident. Le débat devait avoir lieu. La presse a usé de précautions oratoires dont elle n’aurait peut être pas fait usage sans cela.

Il existe d’ailleurs de solides raisons de se méfier des vidéos pipos. Au 20 heures de TF1 du 20 septembre 2007, Patrick Poivre d’Arvor annonce un film amateur  » inédit » montrant l’effondrement du World Trade Center, mis en ligne, dit-il, « quelques jours seulement après le 6e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 ». En réalité, La vidéo était sur le Net en depuis septembre 2006. Autre exemple. Le 5 janvier dernier, France 2 diffuse une vidéo amateur censée montrer des victimes de frappes israéliennes ayant eu lieu le 1er janvier. Or, le document, qui remontait au 23 septembre 2005, concernait un camion du Hamas ayant explosé par accident.

Pour les entreprises, la conception de fausses vidéos est souvent moins coûteuse et  parfois plus efficace qu’une campagne classique. C’est ainsi qu’une vidéo montrant un homme taguer l’avion du président américain s’est révélée être un coup médiatique de Marc Ecko, le fondateur de la marque de sportswear. Idem pour cette vidéo où quelques grains de maïs se transforment en popcorn sous l’effet des ondes des téléphones portables. Il s’agissait d’un montage réalisé pour un vendeur d’accessoires pour mobile dont le nom a été dévoilé après avoir été visionné plusieurs millions de fois. Ces « campagnes de buzzmarketing » ou de « marketing viral » sont d’autant plus efficaces qu’il est souvent difficile de voir s’il s’agit d’une reconstitution ou d’un fait bien réel.

Sur Internet, la diffusion des informations est plus rapide que partout ailleurs. C’est notamment le cas des informations relatives à la santé financière des entreprises. La publication le 8 septembre 2008 d’un article vieux de six ans du Chicago Tribune sur la possible faillite de United Airlines par le site Internet du South Florida Sun Sentinel et repris par l’agence financière Bloomberg fait perdre 10% au titre de la compagnie aérienne en l’espace de quelques heures. Autre exemple récent : le 3 octobre 2008, un site Internet publie une nouvelle selon laquelle le patron d’Apple, Steve Jobs, vient d’être transporté aux urgences, en raison d’une crise cardiaque. Les salles des marchés qui se rappellent que Steve Jobs a été opéré d’un cancer en 2004 paniquent et l’action d’Apple chute brutalement… avant de rebondir après la publication d’un démenti officiel.

Si une information fausse n’est pas forcément volontairement fausse, elle ne relève pas non plus toujours d’une entreprise de déstabilisation. En fait, on peut distinguer trois catégories d’informations fausses : le canulars, le coups de pub et la manipulation. Les canulars sont vieux comme les mass médias. Certains sont même involontaires. En 1938, Orson Wells suscite un début de panique en faisant croire, bien malgré lui, à à un débarquement imminent des martiens. Quelques soixante douze ans plus tard, une émission entièrement bidon de la chaîne publique RTBF annonce le divorce entre la Flandre et la Wallonie et provoque un tollé politique. A cela il faudrait ajouter des émissions dont il est impossible de déméler le vrai du faux (la télé-réalité) et des artistes comme Sacha Baron Cohen, Chris Esquerre, Action Discrète ou les Yes Men inscrivent le canular dans une longue tradition humoristique. Les coups de pub ont, eux, une finalité bien commerciale. Ce courant du marketing alternatif remonte en France à 2005. Cette année là, l’agence DDB monte un site pour le compte de la SNCF annonçant la création prochaine d’un tunnel reliant Paris à New York. Autre exemple : la société Mysstar.tv qui, en 2008, décide de faire sa pub en créant de toute pièce, un faux recalé, « pas amer », de la Nouvelle Star. Restent les manipulations de l’information. La révélation des charniers de Timisoara est l’exemple le plus célèbre d’emballement médiatique.

La vérification des faits est un réflexe de bon sens. Mais ce réflexe est aussi porteur d’un virus redoutable : la  défiance systématique. Après l’emballement médiatique suscité par l' »agression » de la fille du RER D, les observateurs avertis sont bien décidés à ne plus se faire avoir. Le soupson de manipulation s’impose comme un réflexe aussi mécanique que l’indignation immédiate. En fait, la paranoïa n’est pas loin. La théorie du complot, non plus. Passionné par la communication, quand ils ne sont pas eux-mêmes des communicants (comme Versac), les experts du Net mettent un point d’honneur à s’interroger sur le rôle du buzz, à se demander « Pourquoi maintenant ? » et « Pourquoi comme ça ? » Comme si poser la question ce n’était pas déjà y répondre… Autant l’emballement repose sur des faits non vérifiés, autant ce recul méthodologique est forcément lourd de sous-entendus. 

On en arrive à un curieux résultat : la fiabilité de l’information devient secondaire. Peu importe que l’évènement soit vrai ou faux. La quête de la vérité devient un truc un peu dépassé, légèrement ringuarde. Seule compte l’intention, forcément inavouable, de ceux qui révèlent ou relayent son existence. C’est le pas que franchit Versac quand, ayant pris acte de l’authenticité de la vidéo qu’il soupçonnait d’être trafiquée, il écrit : « “Fake ou pas” n’est pas le sujet de ce billet. La vidéo semble véridique. Là n’est pas le problème. Le problème réside dans la stratégie d’émergence de cette vidéo. » Tel est désormais le syndrome inversé de la fille du RER D : la vérité est ailleurs. Toujours ailleurs. Forcément ailleurs…

A lire :

– le détail des faits : http://www.lepost.fr/article/2009/04/07/1487201_agression-dans-le-bus-par-des-racailles-voila-comment-la-video-s-est-retrouve-sur-internet.html; http://observers.france24.com/fr/content/20090408-agression-bus-parisien-une-video-polemique-ratp-noctilien

– le billet de Versac : http://www.meilcour.fr/socio/un-buzz-visant-a-exacerber-les-tensions-anti-racailles-bien-orchestre.html

– un site de recensement des informations fausses, invérifiées ou périmées circulant sur internet : http://www.hoaxkiller.fr/

– des exemples de fausses vidéos : http://www.creads.org/blog/videos-buzz/telephone-mobile-et-popcorn-fausse-video-amateur-vrai-buzz/; http://www.ilove-web.com/2008/05/20/une-vraie-fausse-video-levis-qui-fait-buzz/; http://www.lepost.fr/article/2008/07/23/1229136_ceci-n-est-pas-une-video-d-amateur-la-publicite-cachee-dans-le-net.html; http://videos.nouvelobs.com/video/iLyROoafYc2y.html

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