Réalité télé et réalité quotidienne. Réflexion sur un livre de François Jost

Bienvenue dans la télé !

A travers une trentaine de questions concrètes sur l’éthique et le métier de journaliste, François Jost décrit en creux la façon dont les médias construisent la réalité (1). En nous appuyant sur sa réflexion, nous avons sélectionné quelques caractéristiques de cette vie parallèle. Conclusion : la réalité médiatique n’a pas grand chose à voir avec celle de notre quotidien. Une chance supplémentaire pour le genre humain de susciter l’intérêt d’extra-terrestres vivant à l’autre bout de l’univers ? Pas vraiment.

1) A la télévision, la réalité s’incarne dans des gens. Elle doit être concrète. Surtout pas conceptuelle. Comme dans la vie quotidienne, les histoires sont individuelles, les problèmes aussi, les solutions également. La société, la justice ou la solidarité sont trop théoriques pour être abordées. Seuls comptent les coupables et les victimes. Du coup, rien n’est vraiment politique. Tout est affaire de bonne ou de mauvaise volonté. Ce qui n’empêche pas de rêver d’un monde meilleur, un monde où, par exemple, chaque famille pourrait recourir aux services d’une « Super Nanny » ou d’un « grand frère », le tout avec la médiation (on ne peut plus logique) de la télévision.

2) A la télévision, la réalité est inquiétante. Sans doute plus que dans les autres médias, on y parle de meurtres, de catastrophes et d’escroqueries. Les personnes âgées s’y font régulièrement agresser (souvent sauvagement), la sécu ou/et les ASSEDIC roulés, les quartiers terrorisés par des « jeunes » à la voix déformée et au visage flouté pour leur éviter de se faire étriper par leurs petits camarades (ou arrêter par la police). Autant dire que la réalité positive, les évènements heureux et autres « bonnes nouvelles » relèvent de la fiction. Un peu comme dans la vraie vie. A cette différence, notable, que la télévision ignore la grisaille qui forme pourtant l’étoffe de notre quotidien. La réalité de la télé doit coller à la réalité la plus triviale. C’est une question de crédibilité et d’identification. Mais quand même pas au point de se confondre avec elle…

4)  A la télévision, la réalité est hexagonale, bien de chez nous, en un mot : française. Cette règle souffre des exceptions. Des représentants français à l’étranger, une crise venue d’ailleurs mais qui risque de nous affecter, des menaces pesant sur la vie de nos ressortissants, des paysages exotiques où nous pourrions passer nos vacances… Autant d’images très télévisuelles. Mais, de façon générale, l’international, et a fortioti « la politique internationale », ne font pas du tout recette. A la la télévision la proximité est une loi que tout journaliste se doit de respecter. Cette loi nécessite de « hiérarchiser les informations en allant du plus proche au plus lointain, du national (voire du régional) vers l’international » (2). Une situation paradoxale si on considère la télévision comme le média, sinon le premier vecteur de la mondialisation. Mais ce désintérêt pour l’ailleurs est indispensable pour que la réalité de la télé reste cohérente avec notre réalité quotidienne.

5) A la télévision, la réalité est rarement insupportable. Des candidats à des émissions de télé-réalité se ridiculisent ou se font humilier. Parfois les deux. Même la violence physique est transfigurée. A l’inverse de ce qui se passe en règle générale au quotidien, elle a quelque chose de fascinant, parfois même d’esthétique. Pour peu qu’ils puissent être filmés, un cyclone ou un tsunami ont été imaginés par la nature pour la télévision et par le cinéma pour la vie réelle. Que dire des tours en feu du 11 septembre, sinon qu’elles dégageaient une étonnante (et culpabilisante) dimension artistique ? Etant entendu que le point de vue ne peut pas être le même selon que vous êtes dans ou devant la télé. De la tragédie du 11 septembre, on ne pris en fait toute la mesure dramatique  qu’avec un reportage « accompagnant les pompers dans le world Trade Center » et mettant soudain un son sur des images. On entendit alors « des cris, des hurlements, des sirènes ». Ainsi que le fait justement remarquer François Jost, c’est « le son [qui] nous fit alors habiter l’image » (3).

6) A la télévision, la réalité n’est pas forcément vraie (ce qui n’est pas grave). Cette absence de correspondance systématique entre réalité et vérité est, du reste, largement inévitable. A l’exception des grandes catastrophes,  le problème de la télévision c’est que la plupart des actes de la vie et des drames se déroulent à l’abri des caméras professionnelles et des téléphones portables. Ainsi que le rappelle François Jost, « la télévision arrive toujours après ». Il faut donc rejouer les scènes, tourner longtemps pour obtenir le passage que l’on cherche, insérer des images d’archives qui n’ont pas forcément de rapport immédiat avec le sujet, voire intercaller des moments de fiction pour imager le discours. Le pas franchi, où se situe le faux, le fake et la vérité ? Difficile à dire. Et cela n’a finalement plus grande importance.

7) A la télévision, la réalité est avant tout émotive. Peu importe que l’image n’apporte aucune information supplémentaire, l’essentiel est de provoquer de l’émotion. Prenant l’exemple d’un reportage sur la fermeture d’une usine, François Jost note « le licenciement est un drame personnel pour chacun. Il est inutile de nous montrer des pleurs pour nous convaincre (…) Mais ni les chiffres ni les vérités générales n’émeuvent qui que ce soit. Le cas particulier ajoute donc à l’information une émotion en ancrant une vérité abstraite dans une personne donnée » (4). Mais est-ce simplement une question d’ancrage et d’incarnation ? Après avoir fait l’objet d’une défiance toute cartésienne, l’émotion ne serait-elle pas plus largement devenue le signe même de la vérité ?

Imaginons maintenant que des extra-terrestres ne connaissent de notre réalité que la réalité de la télévision. Qu’y verraient-ils ? Des gentils et des méchants, des beaux et des moches, des nuls et des gens brillants, des criminels et des victimes. Peu de gens moyens, banals et sans histoires. Mais des archétypes baignant dans un climat inquiétant. Pas nécessairement violent. Encore moins insuportable. Mais menaçant. Etouffant. Avec des familles moyennes se déchirant, de jeunes couples se fixant des défis idiots, des pauvres pris dans la spirale infernale de la chute, des voisins s’insultant, des enfants non seulement rebelles mais aussi agressifs, des jeunes zonant avec des visages étrangement flous, des baskets sans visage correspondant… Le tout imprégné d’agressivité, de regards tristes, quelques fois contents. Sans oublier des accidents industriels, des catastrophes naturels et des scandales de toutes sortes. Maintenant posons-nous la question (la seule qui mérite d’être posée) : nos extra-terrestres auront-ils envie de venir nous voir ? Pour l’instant, si une vie existe ailleurs, la réponse ne fait aucun doute. Et on le comprend…

(1) Les médias et nous – François Jost; (2) idem, p. 31; (3) idem, p. 33

Le blog de François Jost : comprendrelatele.blog.lemonde.fr

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