L’intelligence du net contre l’intelligence du livre

Autres médias, autres formes d’intelligence

Aujourd’hui, un tiers des Français ne lit pas et un autre tiers ne lit qu’un livre tous les deux mois (enquête TNS Sofres). La baisse de la lecture, particulièrement évidente chez les jeunes, remonte à la première moitié des années 90. Internet n’y est pas pour grand chose. La diversification des loisirs, non plus. Ceux qui surfent beaucoup, trouvent également le temps de sortir et… de lire. En fait, si la diminution de la lecture résulte bien d’un manque, ce n’est pas d’un manque de temps mais plus prosaïquement d’un manque de goût.

Le débat sur l’impact négatif des nouveaux médias ne date pas d’aujourd’hui. La crainte d’un abêtissement des esprits remonte à l’apparition du roman accusé de donner des idées folles aux épouses sages, se poursuit avec la naissance du cinéma et le développement de la bande dessinée, le premier étant accusé d’abêtir les foules et le second de nuire au développement intellectuel des enfants. L’inquiétude monte encore d’un cran avec l’apparition de la télévision. On la soupçonne de tous les maux : baisse de la lecture, diminution des capacités de concentration,  recul de la culture générale,  pertes de repères, baisse de la communication au sein de la cellule familiale…

A lire les nombreux articles parus sur le thème « Is Google Making us Stoopid ? », les nouvelles technologies ne vont rien arranger. On peut même se demander s’il restera bientôt quelque chose du cerveau humain ! Pêle-mêle, les NTIC favoriseraient non seulement un affaiblissement des facultés d’attention et d’analyse mais aussi une fragmentation de la pensée et un nivellement du savoir, un triomphe du copier collé sur l’argumentation, une pensée plus réactive que proactive et un refus de la réalité frisant parfois un caractère pathologique. Sans oublier un culte grandissant de l’urgence au détriment de la réflexion ! Ce constat  a souvent les apparences du bon sens. Il est d’ailleurs partagé par de nombreux experts même si certains s’attachent à ne pas paraître rétrogrades en défendant l’idée d’un nouvel affrontement entre culture populaire et culture élitiste. En somme rien de très neuf. Rien en tout cas qui n’ait déjà été dit par des intellectuels inquiets de la remise en cause d’un certain modèle culturel.   Et bien entendu aucune étude scientifique sérieuse…

Mais faut-il vraiment moins d’écran et plus de lecture ? La question peut paraître absurde. Pourtant la réponse est loin d’être évidente.

D’abord la lecture ne concerne pas forcément des livres. Si on lit de moins en moins de livres, on lit de plus en plus de magasines et de plus en plus souvent sur notre écran d’ordinateur. Sans doute ne s’agit-il pas de grands textes. Mais les livres eux-mêmes ne présentent pas tous le même intérêt intellectuel. On regroupe sous le vocable de « livre » des genres très différents, dont la fonction et l’apport sont par définition éminemment variables. On parle ainsi de livres pour désigner un guide touristique, un roman de vacances et un livre d’histoire mais, en réalité, ces livres n’ont pas grand chose de commun.

Ensuite, le QI n’a pas diminué durant ces dernières années. Ce serait même plutôt l’inverse. Il y a donc de fortes chances pour que les nouveaux médias développent aussi notre intelligence, même s’ils le font différemment d’un livre. La lecture développe incontestablement nos capacités d’introspection et d’imagination. Pour l’instant, elle seule nous permet de communiquer des informations complexes, suivant une argumentation rigoureuse. Et il est vrai, qu’à la lumière de ces critères, le jeu vidéo n’apporte pas grand chose et constitue un recul. En revanche, il permet de transmettre des compétences en matière de probalités et de compréhension des chaînes causales, impose de trouver la logique cachée, de résoudre des problèmes et de prendre des décisions. Ce n’est pas un hasard si les titres qui campent en tête des ventes offrent une complexité toujours renouvelée. Pour l’auteur américain Steven Johnson, le jeu vidéo est « un média sit-forward parce qu’il vous attire au nord de votre siège et vous pousse à vous concentrer, à vous impliquer, à participer ». Autant de capacités que ne mobilisent pas le cinéma et la télévision qui sont des médias « lean-back ». De même qu’ils ne peuvent pas stimuler l’imagination comme le font les livres, ces deux médias incitent plutôt à s’abandonner. Quoi que, là encore, les choses ont beaucoup changé ces dernières années…

Aujourd’hui, il est plus intéressant de regarder la télévision que de lire des romans pour cultiver notre intelligence émotionnelle. Outre le fait que « la télévision est le principal moyen utilisé par notre société pour se connaître » (Postman), ce média a lui aussi beaucoup gagné en complexité. A la différence des jeux d’Intervilles ou des émisions de variétés des Carpentier dont l’objectif exclusif était de pousser à l’abandon du spectateur, les émissions de télé-réalité supposent d’exercer notre sens critique sur une multiplicité de relations, du genre « Nick éprouve quelque chose pour Amy. Mais  Amy n’a fait que se servir de lui. Bill et Kwame partagent une amitié teintée de rivalité, et tous deux pensent qu’Amy se sert de Nick. Omarosa, personne ne lui fait confiance. Sauf Kwame. Troy, lui, ne fait, en réalité, pas confiance à Omarosa ». Même constat pour les séries TV. Alors que Dallas était conçu pour éviter tout effort de réflexion, certaines séries américaines comme « Les Sopranos » multiplient les intrigues et les personnages, les élipses et les sous-entendus. Comparée aux émissions de télé réalité et aux séries, la culture du livre est le plus souvent une pratique solitaire. Cette spécificité ne développe pas notre capacité à mettre en relations des données fragmentaires, ni forcément à réfléchir vite et encore moins à réfléchir avec les autres.

Il serait bien entendu absurde de verser d’un extrême à l’autre. Tout cela n’enlève rien aux vertus de textes complexes et… intelligents. Ce sont eux qui développent certaines aptitudes comme la méditation et le développement d’une argumentation. Ce sont eux également qui augmentent nos capacités cognitives : la prévision, la planification, la déduction, l’abstraction, le sens critique… De même, si internet suppose de lire, il faut évidemment admettre que ce média induit un mode de lecture différent de celui des livres ou des journaux. Ainsi que le fait remarquer Steven Johnson, « nous abordons désormais un texte dans des phases de concentration plus courte tout en cherchant sur le web les liens qui s’y rapportent. L’écran d’ordinateur n’est pas fait pour rendre justice à des textes complexes visant une démonstration, où chacune des hypothèses s’appuie sur la précédante ».

Autant l’accepter : le déclin de la lecture est constant et inéluctable. Ce déclin de la civilisation du Livre traduit la disparition progressive d’un modèle érudit, élitiste, fondé sur une conception rationnelle de l’intelligence ainsi que sur un système de connaissances hiérarchisé et organisé par le haut. Qu’on le veuille ou non, à tort ou à raison, ce système est en train d’exploser. La nouvelle génération n’accorde plus autant d’importance à l’information. Elle veut sinon s’amuser, du moins participer, même à l’école, même au travail. Pour cette génération, la vitesse est normale, l’innovation fait partie de la vie, l’intelligence peut être émotionnelle et relationnelle. Il devient donc urgent d’expliquer l’apport positif et le bon mode d’emploi des mass média. Ne serait-ce que pour choisir en connaissance de cause entre un roman, un jeu vidéo, une série tv, un forum internet, son blog… Voire, pourquoi pas, comme nous le faisons de plus en plus, de pratiquer tout cela à la fois.

Franck Gintrand

A lire

– Sur un sujet voisin : la fin du QI

– Un état des lieux sur le livre en France : Les chiffres clé du secteur de l’édition – 2007-2008 

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