Le langage universitaire exposé au rejet : Nathalie Heinich ou la socio’bscurité – Agoravox – 7/06/13

« L’art contemporain exposé au rejet » de la sociologue Nathalie Heinich illustre les derniers soubresauts d’une pensée universitaire exempte de problématique claire, perclue de nombreuses banalités et formulée dans un style incroyablement alambiqué. A l’évidence, nos universitaires n’ont plus grand chose à dire mais ils tiennent à le faire savoir.

Si vous pensez que nos professeurs d’université publient des livres pour toucher le grand public, détrompez-vous. Directrice de recherche au CNRS, Nathalie Heinich est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’art dont « La Gloire de Van Gogh », « Du peintre à l’artiste », « Être artiste », « Ce que l’art fait à la sociologie » ou encore « Le triple jeu de l’art contemporain ». Des sujets a priori intéressants. Et pourtant… En dépit de réflexions  pertinentes, « L’art contemporain exposé au rejet » illustre ce qu’une sociologie matinée d’anthropologie mal digérée peut produire de plus alambiqué pour dire des choses simples, sinon banales.  Pour preuve, voici un exemple de quinze à vingt lignes où l’auteur pratique un soliloque à la lisière de la folie universitaire. Saurez-vous la suivre jusqu’au bout ? Nous vous invitons à faire le test. Prêt ?

Top départ de cet extrait de « L’art contemporain exposé au rejet » : « Cet argument de la pureté, central dans la discrimination entre art et non-art, se retrouve dans bien d’autres domaines : il constitue un registre à part entière (…) Aussi possède-t-il une grande plasticité, une capacité à se décliner sous des formes très différentes, renvoyant aussi bien à la protection qu’à l’intégrisme, à la rationalité, à la démarcation ou à la préservation : hygiénique (propre/sale, sain/ malsain), écologique (pollué/non pollué), défensive (protégé/exposé), xénophobe (autochtone/étranger), psychique (normal/fou), identitaire autonome/hétéronome, spécifique/non spécifique). Et en matière artistique, c’est lui qui permet d’attester l’authenticité : soit celle de l’auteur, en tant qu’il appartient vraiment à la catégorie dont il se prévaut ; soit celle de l’objet, en tant qu’il s’origine vraiment dans l’auteur qu’on lui attribue. »

Vous êtes toujours là ? Alors continuons la lecture de Nathalie Heinich : « Dès lors qu’est contestée l’authenticité du geste artistique et, de ce fait, l’appartenance même de l’objet à la classe des oeuvres d’art, c’est non seulement le registre esthétique qui n’a plus cours, mais aussi l’exigence même d’évaluation : un objet disqualifié parce que prétendant à tort au statut d’oeuvre d’art sort de l’ordre des valeurs, des êtres assignables à une échelle de mérite. Et s’il y a conflit ou désaccord avec ceux pour qui l’objet en question serait bien une oeuvre d’art, alors l’argument portera non sur sa valeur, mais sur sa nature même : autrement dit non sur son statut axiologique, déterminé par une échelle de valeurs continue, mais sur son statut ontologique, déterminé par des cadres mentaux, des frontières discontinues entre ce qui doit, ou ne doit pas, être considéré comme de l’art. »

Encore un effort, voici la ligne d’arrivée : « C’est sur ce type de frontières que travaillent nombre de propositions en art contemporain. »

Ouf ! 15 lignes pour dire que le débat autour de l’art contemporain ne consiste pas tant à juger de la qualité des oeuvres qu’à se demander si c’est de l’art et ce qu’est l’art… De là à penser que l’universitaire cherche à cultiver son statut d’intellectuel en recourant à des tournures de phrases volontairement alambiquées, on peut le comprendre tout en le regrettant. Mais outre le fait que ce genre d’écriture décourage toute volonté d’apprendre ce qui est pour le moins paradoxal concernant un livre qui se propose de dénoncer l’hermétisme de l’art contemporain, on peut aussi se demander si ce choix n’est pas destiné à dissimuler l’absence d’idée forte et à occulter un certain vide de la pensée universitaire. Concernant Nathalie Heinich, il appartient évidemment à chacun de se forger sa propre opinion.

Franck Gintrand

A noter que Nathalie Heinich vient de publier De la visibilité et Maisons perdues. Elle est également l’auteur d’un Bêtisier du sociologue que nous n’avons pas lu. Impossible donc de dire si la sociologue est adepte de l’auto-critique et de l’auto-dérision…

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