La vulgarisation de l’histoire de l’art selon « d’Art d’Art »

Vite fait, mal fait.

« Frédérique Taddeï est-il l’Alain Decaux de l’art ? »  La question est posée par Technikart dans son numéro spécial sur « Les 100 qui ont fait l’année » (2008) à un galeriste et deux journalistes. Si le galeriste botte en touche en précisant que « d’autres chaînes devraient s’inspirer de d’Art d’Art », le rédacteur en chef de Beaux-Arts magazine et Guillaume Durand sont  plus directs. Le premier souligne que « Taddeï n’est pas le genre à raconter des histoires » – contrairement à l’académicien célèbre conteur en son temps d’histoires éponymes – tandis que le second qualifie d’Art d’Art de « programme court intelligent », sous-entendu : à la différence de Decaux qui était long et sans prétention.

Sauf à imaginer que sur certains sujets, la brièveté garantisse la pertinence, l’analyse se révèle elle-même sommaire. Elle est surtout oublieuse du rôle joué par l’académicien en matière de vulgarisation à travers  un nombre impressionnant d’émissions radiophoniques (« La tribune de l’histoire » dès 1951) et télévisées (« La caméra explore le temps », « Alain Decaux raconte », « Alain Decaux face à l’histoire » jusqu’en 1988) auxquelles il faut ajouter plus d’une trentaine de livres.  Bref, si l’académicien n’a pas révolutionné l’histoire, il a incontestablement fait beaucoup pour donner envie aux Français de s’y intéresser.

Mais pour les trois experts interrogées par Technikartle fait que Taddeï fasse – ou non – du Decaux importe peu. La comparaison semble déplacée… par principe. Pourquoi ? Parce que Taddeï fait plus vite là où Decaux faisait plus long ? Ou parce que Decaux évoque une façon populaire de raconter l’histoire là où d’Art d’Art se veut chic, branchée et légèrement décalée ? Laissons à chacun le soin d’y réfléchir et interrogeons-nous : que vaut l’émission de Taddeï sur le fond ? Est-elle si différente d’une émission de Decaux ? Et que nous apprend-elle sur l’art ? Comme dirait l’émission « Capital » (sur M6), « pour le savoir nous avons été voir ». Nous avons lu l’ouvrage qui vient de sortir en librairie et qui reprend les textes des émissions. La sélection qui suit est forcément partielle mais elle donne une bonne idée de l’histoire de l’art telle que la présente l’émission animée par Taddeï.

Qu’apprend-on avec « d’Art d’Art » ? Un exemple : si Caravage a tiré le portrait du maître de l’île de Malte c’était pour le remercier de l’avoir pris sous sa protection. La preuve ? « Il le peint en pied ce qui lui donne de la hauteur. En armure, ce qui renforce sa prestance. Et, pour souligner sa puissance, il le flanque d’une page portant ses habits (…) Ajoutez à cela quelques effets de lumière et vous obtenez le portrait le plus flatteur qui soit ».

Conclusion pour « d’Art d’Art », Caravage n’était qu’un peintre courtisan. Mais c’était loin d’être le seul. Prenez « Bonaparte franchisssant les Alpes » peint par David. Et bien, dans la réalité, le futur empereur était loin d’être aussi fringant. Normal : « quand les grands de ce monde s’offrent les services d’un artiste, ce n’est jamais pour peindre la réalité, c’est toujours pour l’embellir ». Généralisation hative mais, après tout, il faut faire « d’Art d’Art », oui ou non ?

Car « d’Art d’Art » – comme Decaux – aime bien les anecdoctes. Même si l’émission se garde bien de nous dire ce qu’il faut en conclure. « Les vieilles » de Goya ? « Elles pourraient être une satire contre la reine ». « La danse » de Carpeaux ? C’est la guerre et la défaite de 1870 qui empêchèrent qu’elle fut remplacée pour respecter la pudibonderie de l’époque. Le « portrait prémonitoire de Guillaume Apppolinaire » de Chirico ? Il s’intitulait à l’origine « Homme-cible ». Et Taddeï de nous expliquer qu’Appolinaire, figuré sous forme de cible, est effectivement blessé deux ans plus tard, en 1916. « Et devinez où ? Dans la tempe gauche, exactement à l’endroit où Chirico avait peint le demi cercle blanc ! » Et alors ? Que peut-on en conclure au niveau de l’histoire de l’art ? Rien. Rien c’est peu. Mais peu c’est bien. Car bien c’est court.

« D’Art d’Art » mérite également bien son nom quand il s’agit de résumer la personnalité et le talent des artistes. Moreau ? « Un mysogine » (cassé, le Moreau !). Matisse ? « Il a vraiment simplifié la peinture ! »  (Mmum intéressant…) Zadkine ? « Un sculpteur toujours insatisfait » (ce qui n’est visiblement pas une qualité pour d’Art d’Art) Bonnard ? « Un grand peintre pour aujourd’hui et pour l’avenir » (un jugement puissant non ?) Léger ? « L’initiateur de l’art ‘tubiste’ qui (attention la figure de style…) trempe son pinceau aussi facilement dans la couleur que dans le moteur d’une voiture ». Etc.

Vous avez l’imression de ne rien avoir appris sur l’art ?

Normal.

Faut faire « d’Art d’Art », oui ou non ?!

Franck Gintrand

Présentation de l’émission : http://dartdart.france2.fr/

Le livre : http://www.alapage.com/-/Fiche/Livres/2842778545/d-art-d-art.htm?donnee_appel=GOOGL

La Biographie d’Alain Decaux : http://www.academie-francaise.fr/immortels/base/academiciens/fiche.asp?param=661

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