La terrible illusion de l’hôtel Bertram

Et si le temps s’était arrêté à l’hôtel Bertram ? Le fait est que les habitués veulent y croire. Jusqu’au moment où le décor se fissure et l’illusion se dissipe. Ne restent alors que de « savoureux muffins bien beurrés », madeleines d’une histoire définitivement révolue, face à la vie qui, elle, continue d’aller de l’avant. Un roman beau et grave d’Agha Christie sur la vieillesse et la nécessité du changement. 

Nous sommes dans les années 50 et, pourtant, au Bertram, rien ne change. « Imposant sans ostentation » et « subtilement hors de prix », cet hôtel construit un siècle plus tôt reste le témoignage vivant de la splendeur de l’Empire britannique. Aristocrates provinciales, militaires à la retraite et dignitaires religieux viennent y retrouver l’atmosphère de leur enfance. Un monde « tout ce qu’il y a de vieux jeu », sans « délinquant » ni « beatnick », sans alcool ni drogue.

Un lieu intemporel

C’est dans ce lieu à l’abri des bruits de la ville et de la modernité que les habitués du Bertram aiment se livrer à des « commentaires peu charitable » les uns sur les autres, boire le thé de cinq heures, déguster de  « vrais doughnuts » ou de « savoureux muffins bien beurrés ». L’atmosphère y est incroyablement cosy et le service tout simplement irréprochable. Des espaces dédiés permettent à chacun de se retrouver ou de s’isoler. De riches velours rouges baignent les lieux d’une ambiance rassurante, les sièges et les instruction de l’hôtel, en « bons gros caractères », s’adaptent aux vicissitudes de l’âge, les théières sont en argent et le service en porcelaine, les meubles en acajou et les murs des chambres recouverts d’un papier à fleurs y compris, détail important, dans les salles de bain. Rien de « toc » ou de clinquant. Que du solide et de la tradition.

Des archétypes si rassurants

Mais le Bertram est beaucoup plus qu’une paisible retraite. C’est un univers à part entière où chaque membre du personnel est à l’image de ce qu’il doit être et n’a, en apparence, jamais cessé d’être. Le portier, au maintien impeccable et aux attentions prévenantes, est habillé comme un maréchal. Le maître d’hôtel, attentif et discret, possède  une «  silhouette imposante et magnifique ». La femme de chambre, affable et simple, affiche le visage rose et rond des filles de la campagne. La réceptionniste connait ses clients sur le bout des doigts et ressemble à une « vieille sorcière » mais une « vieille sorcière respectable ». Quant au responsable de l’établissement, ses excellentes manières et sa « prestance  d’un sous-secrétaire d’Etat » en font l’incarnation idéale du propriétaire. Il peut s’entretenir d’à peu près tout sur tout et, « comme le soleil anglais », ne se montre qu’avec parcimonie pour gratifier un client de son « attention toute personnelle ».

Fascinante authenticité

Que cet univers ait pu survivre aux bombardements mais surtout aux changements d’après-guerre semble à peine croyable. Même les magasins Army et Navy Stores ne ressemblent plus à ce qu’ils étaient au début du siècle. Au point que Miss Marpple, venue passer quelques jours au Bertram pour y retrouver l’ambiance de ses 14 ans, n’en revient pas. Les muffins sont de « vrais muffins ». Le seed cake est un « vrai seed cake » avec, c’est essentiel, « de vraies graines de carvi ». Le thé de cinq heures, pourtant passé de mode, reste une institution et « un des points forts » de l’hôtel. Le pudding de steak continue d’être cuisiné à l’ancienne. La qualité et la composition du petit déjeuner n’ont  pas changé. Les œufs pochés n’ont rien à voir avec ces «  petites boules dures modelées dans moules en métal » et les petits pains ronds rien de comparables avec « ceux qui sont durs à l’extérieur et comme du papier crépon à l’intérieur ». Il est même toujours possible d’appeler la femme de chambre en appuyant sur un sonnette plutôt qu’en décrochant son téléphone.

La terrible illusion du temps retrouvé

Au Bertram, tout est conforme à l’image que les clients en attendent. Mais pour Miss Marpple, passé l’agréable surprise du temps retrouvé, le malaise s’installe. Insidieusement. Inconsciemment. Comment le Bertram a-t-il pu se tenir à l’écart de la marche du monde ? Comment a-t-il pu rester aussi conforme aux souvenirs, sans doute en partie idéalisés, de ses vieux clients ? Une partie de l’explication nous est donnée dès le début du livre. Interpelé par un colonel à la retraite qui s’étonne de la présence d’aristocrates désargentées dans un établissement pourtant réputé onéreux, le gérant de l’hôtel montre combien l’intemporalité du Bertram résulte d’une savante réflexion marketing. Si la clientèle « old England » peut encore s’offrir le Bertram c’est, explique-t-il, parce que l’hôtel lui consent des réductions dans le seul but d’attirer des Américains fortunés et désireux de vivre à l’heure de Victoria et d’Edouard VII, de Cranford et d’Henry James. Un peu à la façon de ces gigantesques cheminées qui continuent de fonctionner alors que le chauffage est discrètement assuré par une installation moderne ou de cette salle de télévision dissimulée au bout d’un corridor.

Quand le mirage se dissipe

Le temps ne s’est pas arrêté à l’hôtel Bertram. Le sentiment qu’il pourrait en être autrement relève d’une illusion savamment entretenue mais qui ne tient en réalité qu’à un fil ténu : celui du désir absolu qu’il en soit ainsi. Qu’un  homme, jeune et en veste de cuir, rentre brutalement dans le grand hall, et le Bertram prend d’un coup l’allure d’un musée et les habitués l’apparence de « reliques poussiéreuse ». Le mirage dissipé, l’évidence s’impose : le passé est définitivement passé. Se rendant à Richmond, Miss Marpple découvre l’ancienne maisons de son grand oncle divisée en appartements, quand d’autres sont remplacées par un gratte ciel ou un « caravanserail de béton bien lisse ». Même à St Mary Mead, le charmant village de Miss Marpple, un lotissement a surgi de terre et des « vitrines modernes » ont envahi la rue principale. Autre temps, autres moeurs. Les jeunes filles ne se donnent plus la peine de vouloir boire des citron pressé ou des ginger ale, elles commandent ouvertement des martini-gin. Quant aux aristocrates, elles n’hésitent plus à se teindre les cheveux. C’est dire !

De la nostalgie au fantasme d’éternité

A l’hôtel Bertram est un roman sur la vieillesse et le temps qui ne revient jamais. Pour Agatha Christie, « l’essence de la vie est d’aller de l’avant ». Miss Marpple peut regretter que les mères ne soient plus à la hauteur et déplorer qu’il soit devenu si difficile de trouver de vrais torchons à verres, sans langoustes ni légumes, elle sait aussi apprécier les changements. Si la nostalgie est une fonction vitale pour rendre la vieillesse supportable, elle n’est qu’une fiction, une histoire personnelle visant à « raviver les souvenirs du passé dans leur couleur d’origine », à prendre plaisir à se remémorer des plaisirs disparus. Tout le problème réside dans cet ultime réflexe qui porte en lui le désir inavoué de vouloir définitivement oublier que « la vie est une rue à sens unique ». Alors que pour Agatha Christie, « on ne revient jamais en arrière, on ne devrait jamais revenir en arrière », cette aspiration n’a pas seulement l’absence de consistance d’un mirage : elle nous rend vulnérable à toutes les manipulations de ceux qui jouent avec nos peurs et nos fantasmes d’éternité. A vouloir prendre nos désirs pour des réalités, le ridicule gagne en apparence ce que la lucidité perd en profondeur. De la nostalgie, la vieillesse glisse alors au refus idiot et obstiné de la mort. Et si l’ombre de l’hôtel Bertram planait plus que jamais ?

Franck Gintrand

A l’hôtel Bertam – Agatha Christie – Editions du Masque

%d blogueurs aiment cette page :