La psychanalyse face à la question de la « guérison »

Par delà les polémiques.

Après la parution du « Livre noir de la psychanalyse » puis de la charge de Michel Onfray contre Freud, retour sur un débat dont l’utilité semble évidente mais dont les termes ont sans doute été mal posés…

Retour sur les origines et les termes du débat

Tout part d’une étude de l’INSERM. Publiée en 2004 et fondée sur l’analyse d’un millier d’articles scientifiques internationaux, celle-ci classe pour la première fois de l’histoire les pyschothérapies par ordre d’efficacité. Les thérapies cognitives et comportementales (TCC) sont jugées les plus efficaces, la psychanalyse se retrouvant bonne dernière. La polémique refait surface mais cette fois-ci avec une violence et une visbilité inédites.

Quelles ont été les critiques les plus couramment adressées à l’encontre de la psychanalyse ?

Il y a trente ans, la psychanalyse était accusée de miner l’ordre social et familial en libérant l’individu d’une culpabilité névrotique et d’un surmoi étouffant. Depuis quelques années, la critique s’est déplacée sur son manque d’efficacité et de rigueur scientifique. ‘abord avec une étude. Ensuite à travers un recueil d’articles de psychothérapeuthes. Enfin avec la prise de parole du très médiatique philosohe qu’est Michel Onfray.

Quelle a été la réaction des psychanalystes ?

Face à toutes ces attaques, la psychanalyse a réagi en ordre dispersé (ce qui, en soi, n’est ni criticable ni vraiment étonnant) mais surtout de façon extrêmement molle.

Pouvoirs et limites de l’analyse : un grand flou

Pour parler d’efficacité, encore faut-il que les objectifs soient définis et réalistes. Or, sur ce point, il règne un certain flou (pour ne pas dire un flou certain) tant dans la définition de la pyschanalyse, que dans les problèmes qu’elle s’estime en mesure de traiter ou encore dans la façon dont elle diagnostique le mal de la personne en demande d’analyse.

La psychanalyse se conçoit-elle comme une thérapie ?

C’est tout le problème. L’oeuvre de Freud procède par tâtonnements. Au début, le père de la psychanalyse défend l’idée que cette nouvelle discipline peut guérir certaines maladies comme la névrose. A la fin de sa vie, il en doute sérieusement.

Lacan va plus loin. Il procède même à un renversement radical de perspective peu connu du grand public. Pour lui, l’analyse n’a rien d’une cure. C’est un apprentissage de la lucidité qui débouche inévitablement sur le désespoir. Non seulement la guérison ne vient jamais  » mais elle ne peut être qu’une fuite et un grave contresens épistémologique.

Cette position est reprise en partie par le « Manifeste pour la psychanalyse » selon lequel « un psychanalyste ne saurait prétendre être, à l’égard des uns comme des autres, un psychothérapeute, un médecin de l’âme ».. sans toutefois expliquer quel sens, du coup, peut bien avoir le travail psychanalytique.

Quelles situations la psychanalyse pense-t-elle être le mieux à même de traiter ?

Là encore les choses ne sont pas très claires. Beaucoup de personnes entreprennent une analyse sans souffrir d’une pathologie identifiée comme telle. Roger Perron souligne que ces patients « ont le sentiment d’être inhibé : dans leur travail, leur vie amoureuse ou dans leur famille. » Certains « vivent une série d’échecs successifs (…) Ils commencent à se demander si cela ne viendrait pas d’eux, au moins pour une part, et ils veulent comprendre pourquoi. » (12) Mais beaucoup d’autres ne savent pas mettre de mots sur leurs maux.

Selon la psychanalyse de quoi « souffrent » les analysants ?

Pour la psychanalyse, les personnes en demande d’analyse se trompent souvent sur ce que l’analyse peut leur apporter. Beaucoup espèrent guérir de la vie, ou plus exactement de son mal de vivre. Or ce mal est par définition incurable. La souffrance constitue l’essence de la condition humaine. 

Comment est posé le « diagnostic » ?

Sauf diagnostic médical préalable, généralement établi par un médecin, cette phase est ignorée en tant que telle dans le processus analythique. C’est le plus souvent à la personne de décrire le mal dont elle souffre. Difficile dans ces conditions pour l’analyste de savoir s’il a affaire à un névrosé ou à une personne qui souhaite simplement évoluer. Sauf à penser que, dans le cas spécifique de la névrose, le patient puisse poser un diagnostic au moins aussi valide que le thérapeute. L’idée peut paraître étonnante mais elle mérite d’être étudiée.

Un analyste peut-il se déclarer incompétent et refuser un client ?

La question est rarement soulevée.

Méthode analythique : un discours bien rodé

Ce chapitre de la méthode est systématiquement abordé dans les ouvrages traitant de la psychanalyse. Voici donc un simple rappel de la façon dont se déroule – et se termine – une analyse.

Quel type de relation entre l’analyste et l’analysant ?

Sur cette question, oh combien centrale, deux points de vue s’affrontent. Le premier milite pour une proximité affective. Freud lui même écrit : « Quiconque n’a pas suffisamment de sympathie en réserve pour une chose aura également du mal à la comprendre » (8).

Quelles sont les techniques utilisées ?

En renonçant à concevoir la psychanalyse comme une thérapie, Freud s’est détourné de l’hypnose pour privilégier les échanges verbaux conscients. La technique de l’association qui veut par exemple que « quand, dans une situation analythique, deux choses sont rapportées immédiatement l’une après l’autre, il nous faut interpéter cette proximité comme une corrélation » (7).

Une analyse  exclut-elle le recours au traitement médicamenteux ?

A priori, oui. Freud considère que la psychanalyse, contrairement à la psychiatrie, s’intéresse exclusivement aux maladies mentales sans fondement biologique.

Comment évaluer la réussite d’une analyse ?

Freud en était convaincu: « c’est en rendant conscients les souvenirs des événements de l’enfance généralement oubliés que nous en arrivons à pouvoir supprimer les symptômes » (4)

Pourquoi dans certains cas ça ne « marche » pas ?

Le névrosé oppose à la thérapie une résistance et cette résistance est d’autant plus grande que la névrose est forte. Pour Freud, « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison » (1) mais, en plus, « la névrose remplace à notre époque le cloître où avaient coutune de se retirer toutes les personnes déçues par la vie ou trop faibles pour la supporter. » (10) C’est donc la résistance qui explique le temps relativement long de l’analyse et bien entendu son échec.

Psychanalyse : une discipline de combat

Impossible de comprendre la question de l’efficacité de la psychanalyse sans se référer à la guerre des grandes courants que sont la théorie freudienne et la théorie comportementale.

Que reproche la psychanalyse à la psychologie ?

La psychanalyse ne conteste pas que la psychologie soit un thérapie mais lui dénie toute capacité à « guérir », ou encore (ce qui est différent) tout légitimité à « guérir ». Pour la psychanalyse, la psychologie croit en l’unité du sujet qui a le pouvoir d’apprécier clairement ses problèmes et de décider de ses objectifs. Se refusant à l’existence d’un autre niveau de conscience (en l’occurence, l’inconscient), elle n’ambitionne pas d’explorer les méandres de l’esprit mais se focalise sur les comportements et, donc, ne traite que les symptomes quand la psychanalyse, elle, postule la division et l’ambivalence du sujet (qui n’est pas seulement animé par la recherche de son propre bien). Ce faisant la psychanalyse prétend s’attaquer à la racine de l’aliénation en travaillant au niveau des causes qui, selon elle, ne peuvent être qu’inconscientes. Elle considère que la solution préconisée par le pyschologie est basée sur une promesse de reprogrammation mentale au moyen d’exercices comportementaux. Or cette méthode lui parait inacceptable ou totalement illusoire (sur ce point la psychanalyse n’est pas très claire). Le phobique sera ainsi invité à combattre sa phobie en s’y exposant, l’anorexique devra se forcer à manger peu et en petite quantité, etc. Pour la psychanalyse, la psychologie n’aide pas le sujet à s’émanciper de son environnement mais à s’y adapter.

Pourquoi les psychanalystes rejettent-ils le concept de « santé mentale » ?

Concernant plus précisément la santé mentale, l’OMS insiste de façon égale sur le bien être individuel et la capacité d’adaptation à la vie en communauté. Or c’est justement à cette nécessaire adaptation au milieu à laquelle de nombreux psychanalystes refusent d’adhérer et qui expliquent le refus de nombreux psychanalystes de voir assimiler leur discipline à une thérapie. Pour eux, l’idée de santé mentale assimile la psychologie à une police sociale, au service des classes et de l’idéologie dominantes essentiellement préoccupées par le travail (individuel) et l’adaptation (au marché). Ce que propose la psychanalyse tient de la démarche inverse : elle consiste à aider l’individu à devenir un sujet en s’affranchissant du regard de l’autre, « en cessant au terme de son analyse de jouir du pouvoir  – de celui qu’il exerce mais aussi de celui auquel il se soumet » (13).

Et que reproche la psychanalyse à la psychiatrie ?

Certains pyschanalystes accusent la pyschiatrie de vouloir penser le psychique comme prédéterminé par le biologique (et dans les cas de maladie incurable par la toute puissance des gènes) et donc de sousévaluer l’importance de l’environnement social. Cela dit, la médecine s’intéresse plus à la maladie qu’à la santé. Son objectif est de poser le bon diagnostic pour donner le bon médicament. Bien sûr, il est difficile de parler de maladie – ou de trouble – sans se référer à un fonctionnement psychique normal. Mais la santé est-elle vraiment le contraire de la maladie ?

Les neurosciences ne réhabilitent-elles pas le concept de guérison contestée par la pyschanalyse ?

La guérison fait en tout cas partie des ambition des neurosciences. Et c’est vrai que les neurosciences battent en brèche les trois critiques fondamentales de la psychanalyse.

Que répondent les psychanalystes qui se voient accusés d’être des charlatans ?

Freud avait trouvé la parade : les charlatans ne sont pas les psychanalystes qui essayent de se faire passer pour des médecins de l’âme mais les médecins qui pratiquent des analyses sans en avoir ni la formation, ni la compréhension. Autre argument avancé : les cures heureuses n’ont pas d’histoire. Enfin toute tentative d’homologation visant à exclure les charlatans des praticiens sérieux n’aurait pour seul effet que de conforter le pouvoir des notables, des anciens de la profession.

Questions de définitions

Le débat sur l’efficacité de la psychanalyse (et celle moins souvent posée – en tout cas aujourd’hui – de la pyschologie) soulève des questions qui vont bien au-delà du champ de l’esprit et appellent une réflexion plus large sur la santé et la maladie. 

Qu’est-ce que la guérison ?

La guérison signifie le plus souvent l’élimination pure et simple de ce « bruit qui vient troubler le silence des organes », pour reprendre la définition de la santé par Leriche, par un retour ou la tentative d’un retour à l’état antérieur, celui d’avant la maladie grâce à la mise en oeuvre d’un savoir, celui du médecin.

Le concept a-t-il un sens en psychanalyse ?

A priori non. La psychanalyse ne propose pas le retour à un état antérieur. Ce serait même plutôt l’inverse. Elle n’est pas non plus le résultat de la mise en oeuvre d’un savoir qui serait l’apanage de l’analyste mais le fruit d’un travail commun. 

Que faut-il entendre par « symptôme » ?

Le symptome est un dysfonctionnement identifié par le sujet qui en est l’objet ou par une tierce personne. Ce dysfonctionnement peut se manifester ponctuellement, dans certaines situations identifiées (claustrophobie, agoraphobie, insomnie, anorexie…) Dire, comme le fait la psychanalyse, que la psychologie ne traite « que » les symptomes, c’est affirmer que faute d’être traité en profondeur, le mal peut se manifester à nouveau ou sous une forme différente, sous des symptômes différents.

Comment définir la névrose ?

La névrose consiste à céder sur son désir pour satisfaire au désir de l’Autre (et donc de l’autre.

Le concept de « santé mentale » est-il un concept scientifique ?

Pour la psychanalyse, la notion de guérison, au niveau mental, est absurde pour trois raisons. D’abord, la santé mentale soulève la question de la relativité de la normalité définie scientifiquement puisque, selon l’époque et la société, un comportement sera considéré ou non comme anormal. Or du point de vue de la psychanalyse, il n’existe qu’une vérité : celle de l’analysant. Ensuite, la guérison assimile les maladies mentales à des atteintes organiques ou physiologiques. Un postulat qui n’a jamais été démontré. Enfin, la guérison signifie un retour à l’ordre. Ce qui est l’objectif exactement inverse de la pyschanalyse.

Le concept de « maladie mentale » est-il pertinent ?

Certains psychanalystes vont jusqu’à contester l’idée même de maladie mentale. Après tout écrit Jean-Claude Liaudet (14) « on peut considérer que la psychose est une façon d’être qui comporte aussi des aspects positifs (…) Et les personnes « normales » ne sont pas exemptes de souffrances psychiques. » Le problème central ne serait donc pas la maladie mais la souffrance, c’est-à-dire une vérité qui ne peut être établie que par le sujet.

Une thérapie doit-elle forcément guérir ?

Non. La thérapie renvoie d’ailleurs moins à la notion de guérison – qui est loin d’être toujours possible – qu’à la notion de soulagement de la souffrance et de la douleur.

Mais alors ?

Admettons que la psychanalyse n’ait ni vocation à guérir, ni même à constituer une thérapie. Mais alors de quoi parle-t-on ? Et le débat sur l’efficacité devient-il pour autant totalement absurde ?

Si la psychanalyse ne traite pas des maladies, que traite-t-elle ?

La souffrance psychique, sachant que, pour la psychanalyse, ce type de souffrance n’est que le symptome – le résultat – d’un conflit intérieur refoulé.

Si la psychanalyse n’est pas une thérapie qu’est-elle ?

Pour certains de ses détracteurs, la psychanalyse ne serait tout au plus (et tout au mieux) qu’une forme – parmi d’autres – de développement personnel. Pour les pyschanalystes, leur discipline est une « éthique de vie » (13) dans la mesure où le rapport à soi et au monde est propre à chaque individu et irréductible à tout conception normée de la vie.

Que peut promettre la psychanalyse ?

Pour Roger Perron, « la pyschanalyse est avant tout une entreprise de liberté personnelle. [Au terme d’une cure réussie], la personne s’est en partie libérée de ses angoisses, ses blocages, ses verrous intérieurs et elle acquiert la possibilité d’agir différemment. » (12) Pour Jean Claude Liaudet, « Guérir, en psychanalyse, consiste à abandonner la souffrance et la jouissance inconsciente qui y est attachée pour accepter d’affronter la douleur liée à notre condition (….) c’est faire avec son désir, faire avec les manques inévitables C’est, écrivait Freud « offrir au moi maladade la liberté de se décider pour ceci ou cela » (14). Dans tous les cas, si la psychanalyse n’est pas une thérapie, le terme de patient est inapproprié et il vaudrait mieux parler d’analysant (par opposition à l’analyste).

Si la psychanalyse n’est pas une thérapie, la cure a-t-elle un sens ?

Si la vocation de la psychanalyse n’est pas de guérir (au contraire, diront même certains psychanalystes), ne faudrait-il pas éliminer le principe même de la cure ? Tout le problème c’est que la légitimité de la psychanalyse semble étroitement liée à celle de la cure. Que l’une vienne à disparaître et on voit difficilement comment l’autre pourrait se maintenir. Sans la pratique de la cure , sur quelle base la psychanalyse pourrait-elle continuer d’évoluer ? Et au niveau économique, comment les psychanalystes pourraient-ils vivre sans les revenus tirés de la cure ?

Comment mesurer l’efficacité de la psychanalyse et plus largement des psychothérapies ?

Pour parler d’efficacité, il faut qu’il y ait au minimum un objectif, une volonté et des moyens mis en oeuvre, un délai et une façon de  s’assurer que l’objectif a été atteint. Concernant la psychanalyse, nous l’avons vu, l’objectif est rarement clair, aussi bien pour le sujet que pour l’analyste. Partant de là, le délai et la vérification du résultat définitif sont difficiles, sinon impossibles à établir. Ce qui est vrai de la psychanalyse l’est du reste d’autres pyschothérapies. Et pourtant, ce flou que nous avons noté d’emblée ne rend pas toute discussion vaine sur la question de l’efficacité. Car celle-ci dépend également de la volonté de celui qui entreprend une analyse et, partant, de sa conviction que l’analyse peut l’aider. Ce facteur qui n’est pas sans rappeler la méthode Coué, joue même un rôle essentiel.

En quoi le débat sur l’efficacité de la psychanalyse est-il un débat utile ?

La forme des attaques contre la psychanalyse a atteint depuis 2004 un niveau jamais atteint. Sans doute faut-il y voir la revanche de tous ceux qui, durant des années, ont rongé leur frein devant l’influence et, pourquoi ne pas le dire, l’arrogance des psychanalystes en général et des Lacaniens en particulier Mais une fois dépassé les excès de langage et les procès d’intention (sur la personnalité et l’honnêteté intellectuelle de Freud, par exemple), force est de reconnaitre que ces attaques auront contribué la psychanalyse a opérer un retour et une réflexion salvatrice sur elle-même. Bien sûr, il se trouvera toujours des psychanalystes qui ne démordront pas du discours que la psychanalyse tient depuis ses origines face aux critiques les plus diverses (du genre : la psychanalyse dérange et, plus elle dérange, plus on l’attaque). Mais ce débat aura eu aussi, sinon surtout l’immense mérite d’obliger la psychanalyse à se remettre en cause et à se redéfinir dans un espace sans doute plus restreint mais aussi plus évident. Merci Michel Onfray ?

Franck Gintrand

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