La déconsommation est-elle possible ?

En résumé : Pendant un an, l’auteur a tenu le pari avec sa famille d’arrêter de consommer. Une vie sans soldes. Sans hypermarchés. Sans abonnements. Sans carte bleue. Sans crédit ni découvert. Sans publicité. Et sans marques. Impossible ? Difficile en tout cas.

Aujourd’hui, tout doit pouvoir se testerla nouvelle plate-forme interactive consacrée à l’univers d’Harry Potterles « milkshakes vanille à Paris »les véhicules de l’Arméele massage au bureaules foires aux célibataires… Le journaliste américain A. J. Jacobs en a même fait un genre à part entière. Après One Man’s Humble Quest to Become the Smartest Person in the World, dans lequel il lit l’Encyclopédie Britannica de A à Z, et The Guinea Pig Diaries: My Life as an Experiment, où il devient un sujet de recherches biomédicales, Jacobs s’est fait connaître du grand public avec L’année où j’ai vécu selon la BibleLe succès de l’ouvrage aidant, d’autres auteurs européens se sont essayés à cette « littérature du test ». L’intérêt de la démarche est pourtant loin d’être toujours probant. Si L’année où j’ai vécu selon la Bible montre concrètement combien l’interprétation littérale du Livre est non seulement difficile mais, qui plus est, parfaitement absurde quand elle devient systématique, on n’apprend rien – ou pas grand chose – en passant Une semaine à l’aéroport avec Alain de Botton. Rien en tout cas qui n’ait déjà été dit ou qui pourrait l’être dans le cadre d’un travail journalistique classique. Qu’en est-il de « L’année de lutte contre l’enfer marchant » que Frédéric Mars raconte dans Comment j’ai arrêté de consommer ? D’emblée, l’auteur pose le problème fondamental de la consommation en soulignant combien sont rares les achats qui  contribuent réellement à nous mettre en contact avec nous même et avec les autres. On dépense, on accumule, on jette mécaniquement sans se demander ce que ces réflexes nous apportent réellement. Telle une drogue, la consommation a tout d’une fuite en avant et d’une aliénation qui refuse dire son nom. Mais le savoir est une chose. En tirer les conséquences et changer effectivement de mode de vie en choisissant de moins consommer en est une autre. Car toute la société est conçue pour nous inciter à acheter en permanence : l’augmentation du temps libre qu’il faut bien occuper, les facilités de paiement offerte par la carte bleue, le découvert autorisé, le prélèvement automatique ou encore le crédit à la consommation. Des facilités auxquelles s’ajoutent la force extraordinaire des habitudes, l’omniprésence des médias et des marques, la quête permanente de nouveauté, le coût prohibitif de la réparation par rapport à un remplacement pur et simple…  Jusqu’au pouvoir d’achat érigé en valeur et en idéal politique à part entière ! S’engager dans la déconsommation a donc tout d’une remise en cause complète. Et c’est là aussi que le témoignage de Frédéric Mars est intéressant : le choix de consommer le strict nécessaire ne demande pas seulement de la volonté pour résister à la tentation et à la facilité. La déconsommation suppose aussi de payer plus cher pour privilégier la qualité, d’affronter le regard de l’entourage qui ne partage pas le même combat et de consacrer plus de temps pour faire ses achats en direct, suivre ses comptes, régler ses factures par chèque, retirer du liquide… Frédéric Mars le note d’ailleurs avec ironie : jamais il n’a consacré autant de temps à sa consommation depuis qu’il a décidé de moins consommer !  Au final, une conclusion s’impose : il est impossible de ne rien acheter du tout, surtout lorsqu’on a des enfants qui baignent en permanence dans la culture de la consommation. Rien ne dit d’ailleurs que cela soit souhaitable. La déconsommation dans sa version la plus radicale est une forme avérée d’austérité, de priorité donnée à la raison sur le plaisir, de retour à un monde qui ne reviendra probablement jamais. Qui plus est, comment ne pas admettre avec Frédéric Mars que le fait de payer développe aussi une forme d’exigence nécessaire ? Mais si la déconsommation n’est peut être pas une fin en soi (à chacun d’en décider), l’expérience présente au moins le mérite de mettre un terme à une consommation irraisonnée et compulsive, réfléchir à ce que nous rend vraiment heureux et nous rend un peu plus libre. Ce qui, on en conviendra, n’est déjà pas si mal !

Aller plus loin avec : la critique de Comment j’ai arrêté de consommer sur lejardindenatiora.wordpress.com ainsi qu’une critique positive et une critique négative de L’année où j’ai vécu selon la Bible

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