Ce qu’internet a vraiment changé dans notre façon de penser et d’agir

Nouveau média, nouveau monde ?

De la pensée au savoir, des modes de relations aux comportements d’achat, de la démocratie à l’économie, internet a-t-il vraiment changé notre vie quotidienne ? Peut-on vraiment parler d’une révolution ou plutôt d’une amplification de tendances déjà existantes avant la généralisation du net ? Et dans quels domaines, les changements sont-ils les plus manifestes ou, au contraire, plutôt relatifs ? Tentative de réponse.

Une nouvelle conception de l’encyclopédisme

Le développement du web – et une de ses créations les plus célèbres, wikipedia – s’est accompagné de la fin de l’encyclopédisme des Lumières, un mouvement animé par la volonté de procéder à un état général des connaissances en une seule œuvre. Sauf à réduire cette ambition à une volonté de vulgarisation (ce qu’elle n’était pas seulement), l’extension du champ de la connaissance, la multiplication des disciplines et leur complexification croisssante rendait l’entreprise chaque jour plus illusoire. En ce sens, internet ne tue ni l’encyclopédie Larousse ni  même le Quid, mais consacre la fin d’une utopie condamnée dès le premier jour de sa naissance : celle d’un savoir unifié et figé en un instant T. Contrairement à ce qui est couramment avancé pour expliquer la spécificité de wikipedia par rapport aux encyclopédies classiques, la différence ne réside pas tant dans le mode d’élaboration des articles (identifié et sélectif dans un cas, collectif et ouvert dans l’autre), ni même dans leur degré de fiabilité (une étude de la revue Nature ayant ébranlé bon nombre de certitudes sur ce point) que dans leur caractère statique ou, a contrario dynamique. Tandis que les articles de l’encyclopédie Universalis ou Britannica sont validés puis figés pour une période déterminée, ceux de wikipedia sont soumis à des vérifications permanentes et des réécritures constantes. Ce qui pourrait expliquer que ce que perd une encyclopédie collaborative en raison même de l’égalité reconnue à tous ses contributeurs, quel que soit leur degré réel d’expertise, elle le regagne par des relectures et des corrections incessantes. Le fait est, en tout cas, que le savoir trouve dans le web un cadre propice à sa mutation permanente.

Poursuite de la dissociation du savoir et de la mémoire

La mise en évidence d’une corrélation entre la moindre importance accordée à la mémoire et le développement des médias ne date pas d’aujourd’hui. Déjà, à l’époque où l’écriture commence à s’imposer, il se trouve des philosophes pour dénoncer les conséquences de cette invention sur les capacités mnémotechniques générales. Autant dire qu’internet n’est pas le premier média à dissocier la mémoire du savoir. Il ne fait qu’accentuer une tendance multiséculaire propre au développement des techniques de conservation et de transmission des connaissances. A quoi bon apprendre et retenir des données qui sont devenues si faciles d’accès ? Un peu plus encore qu’hier, l’important n’est pas tant de savoir – et encore moins de savoir pour savoir – que de savoir comment savoir et, si possible de savoir vite. Ce qui passe par deux opérations successives : trouver les bons mots pour trouver les bonnes infos puis trier dans la masse celles qui sont les plus pertinentes, non pas en raison de leur intérêt intrinsèque, mais de l’utilisation que nous souhaitons en faire à un instant « t ».

Déclin des mass medias et du livre

Les journées n’ont que 24 heures. Résultat : le temps passé sur le web empiète de plus en plus sur le temps consacré aux autres médias. Dans la plupart des pays occidentaux, le temps passé à surfer est désormais supérieur au temps consacré à la télévision et à la radio. Or internet n’est pas un mass media : on ne parle pas de séance net comme on parle de séance télé ou de séance ciné pas plus qu’on ne parle d’internet en dehors d’internet mais essentiellement d’internet sur internet. Difficile dans ces conditions d’imaginer que le media puisse créer des moments de communion sociale à l’instar des chaines généralistes ou – en son temps – des grandes radios. Si internet est bien un média, c’est un média fragmenté qui se consulte en solitaire et dont le contenu constitue rarement un sujet de discussion en soi sinon, encore une fois, sur le net lui-même.

Passage de la recommandation personnelle à la note moyenne

Internet et les conseils de l’entourage sont les deux principales sources d’informations auxquelles recourent les consommateurs pour se forger une opinion, loin devant la télévision, la presse, la radio… Les conseils d’amis priment encore en France, Allemagne et Canada, mais au Royaume-Uni, au Japon et en Chine, le Web l’emporte. La réputation n’est donc plus simplement une affaire de confiance personnelle, celle qu’inspirent des proches que l’on connait et qui nous connaissent, mais plus largement une question de notes moyennes. Autrement dit, la crédibilité des recommandations qui forgent les réputations n’est plus attachée à la qualité des prescripteurs mais au nombre et à la convergence des avis formulés sur une personne, une institution ou un produit donné. Et cela change tout. L’horizon de la prescription s’élargit brutalement puisqu’il n’est plus indispensable de connaître personnellement des gens qui ont fait l’expérience de ce que l’on envisage soi-même d’expérimenter. La nature de la prescription, également, dans la mesure où celle-ci n’a plus nécessairement besoin d’être motivée pour être influente. Tout aurait-il changé ? Non car internet conserve ce caractère spécifique de la réputation qui consiste à appuyer son opinion sur une expérience, fut-elle collective et anonyme.

Disparition du courrier des lecteurs et explosion de la liberté d’expression

Un avis à donner sur un article, une question à poser, un commentaire sur l’actualité ? Autrefois il fallait : 1) réfléchir à la façon dont vous alliez formuler son courrier; 2) l’écrire (si possible dans un style correct); 3) l’envoyer au journal (après avoir trouvé l’adresse et mis un timbre sur l’enveloppe); 4) attendre sa parution éventuelle. C’était hier, il y a mille ans. Une époque où il fallait être sacrément motivé et avoir la disponibilité d’un retraité ou d’une femme au foyer. Après avoir connu une phase d’engoument entre les années 70 et l’apparition d’internet, le « courrier des lecteurs » est devenue une notion désuette, au même titre que l’idée d’une sélection des avis non avertis qui n’a plus de sens (et de légitimité) que pour la presse papier dont l’espace est compté. L’essentiel se joue désormais sur la toile. Et le phénomène va bien au-delà de la blogosphère qui ne constitue que la partie la plus visible et la moins représentative de cette extension massive du domaine de la liberté d’expression. L’internaute n’a plus besoin de demander l’autorisation pour s’exprimer ET être lu (la mise en ligne est souvent instantanée). Mais – et c’est au moins aussi important – il n’a pas non plus besoin d’avoir un message à délivrer ou une opinion argumentée, de faire des effets de style, ni même de savoir écrire. Autant de contraintes qui, en dehors de la question de la disponibilité, limitait le droit d’expression à une minorité sociale. L’affranchissement des convenances permet maintenant à n’importe qui de réagir à un fait d’actualité, au billet d’un blog, à un article de fond ou tout simplement à l’avis d’un autre internaute. La synthaxe et l’orthographe peuvent être malmenées. Le texte peut se réduire à quelques mots. Aucune importance. Sauf cas exceptionnels (de débordements, d’atteinte à la dignité humaine, de propos diffamatoires…), la liberté d’opinion se confond d’autant plus avec la liberté d’expression que l’identité de l’auteur se cache souvent sous un pesudonyme.

Pas vraiment de changement côté politique

On allait voir ce qu’on allait voir : avec la généralisation d’internet et de sa version interactive, le Web 2.0, la démocratie allait redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cessé d’être : un pouvoir partagé et interactif. Quelques années de clics plus tard, les conséquences du net sur la vie politique sont toujours difficiles à évaluer mais un constat semble évident :  les sites et blogs militants ne font pas franchement recette.

Sur les enjeux politiques, l’audience d’internet est très nettement inférieure à celle des mass médias traditionnels. Les chiffres peuvent différer selon que les sondages incluent ou non la population de 15-18 ans mais la hiérarchisation reste identique. La télévision reste, et de loin, le média le plus crédible (autour de 80%). Suivent la presse écrite ( entre 60% et 40% ) et la radio (entre 40% et 30% ). Resitué dans un environnement médiatique comparatif, Internet recueille une audience légèrement plus élevée que dans des études uniquement centrées sur ce média : environ 15 à 16% mais seulement 4% si l’on ne comptabilise que les « premières réponses » (TNS Sofres).

L’audience des sites politiques est également très peu réprésentative, aussi bien en termes de sexe que d’âge. Selon l’étude 28.03MEDIA, seules 28,3% des femmes consultent les sites des partis politiques alors que, selon une étude d’IPSOS, elles sont presque aussi nombreuses que les hommes (47%) à utiliser internet. Même constat du côté des jeunes : les 18-24 ans ne sont que 2% à visiter les sites officiels des partis politiques alors qu’ils sont 10 fois plus nombreux à surfer sur le net pour d’autres raisons ! Autrement dit, internet n’a pas permis d’intéresser des populations qui se sentent traditionnellement peu concernées par la politique. Et il est probable que ce constat soit également vrai des employés et des ouvriers ou plus largement des Français tentés par l’abstention.

Suite de la réflexion bientôt

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