Art contemporain : ce qui ne passe décidément pas

Quand l’esthétique résiste

L’art contemporain serait-il en passe de devenir une passion française ? Certains indices pourraient le laisser penser : l’accession de François Pinault au rang de plus grand collectionneur d’art contemporain du monde, le succès médiatique de l’exposition du Français Xavier Veilhan à Versailles ou encore la fréquentation de la 36e édition de la FIAC en hausse de 20% par rapport à 2008.  Mais au-delà de ces quelques réussites, l’art contemporain ne séduit pas vraiment. Pour une raison simple : il n’en a aucune envie. 

Un sondage réalisé par l’institut BVA en 2007 sur la côte d’amour des artistes les plus célèbres confirme le très faible intérêt des Français pour l’histoire de la peinture et des arts plastiques du XXe siècle. Depuis les impressionnistes et Van Gogh, c’est même le grand vide. Une exception : Andy Warhol, plébiscité par 8% des personnes sondées. Un score de star si on le compare aux 2% d’avis positifs recueillis par de grandes figures comme Marcel Duchamp, Jackson Pollock  ou Mark Rothko, sans parler d’artistes vivants comme  Soulages ou Boltanski

La côte d’amour des artistes d’hier et d’aujourd’hui serait-elle liée à leur notoriété ? Surement. Mais en partie seulement. Car l’institut ne s’est pas contenté de tester des noms. Il a également demandé à un échantillon représentatif de noter des oeuvres contemporaines. Et, la encore, le résultat n’est pas très encourageant. Sur 21 oeuvres, seules six ont séduit les personnes interrogées. Premier enseignement : l’abstraction (et le non figuratif) ne passe décidément pas. Mais des oeuvres figuratives comme celles de Maurizio Cattalan ou de Zhang Xiaogang, non plus. Deuxième enseignement : il n’existe pas une technique d’expression qui serait plus ou moins appréciée que les autres. Les toiles de Hyber et de Murakami sont bien notées. Les oeuvres en trois dimensions de Buren et Koons, également. Inversement, la photograhie, pourtant jugée plus facile d’accès, est loin de faire l’unanimité. Si une oeuvre de Sophie Calle fait un tabac avec 69% d’opinion positive, celle de Gilbert et George ainsi que celle de Gursky sont rejetées par 56% et 71% des personnes interrogées.

Bref, à l’exception des oeuvres abstraites qui ne passent pas parce que, justement, elles sont abstraites, la question reste entière : pourquoi certaines créations contemporaines ne plaisent-elles pas ? Dans un livre réédité cette année, « L’art contemporain exposé au rejet » (2), la sociologue Nathalie Heinich avance une réponse : les oeuvres d’aujourd’hui sont vivement critiquées parce qu’elles paraissent dépourvues de sens – et donc de raison d’être. En somme, le rejet de l’art contemporain serait moins une affaire de goût et de ressenti qu’une question d’intellect et de compréhension. Et comme les gens n’aiment pas ce qu’ils ne comprennent pas, on voit difficilement comment ils pourraient apprécier l’art contemporain. CQFD ? La thèse est séduisante. Mais elle est loin d’être évidente, surtout s’y on se réfère aux études de cas sur lesquelles se fonde pourtant Nathalie Heinich.

En fait, la réaction provoquées par des oeuvres récentes mises sur la place publique – et par conséquent accesibles au regard de tous – prouve que l’art contemporain n’a pas totalement passé à la trappe la question du beau et du laid. Les fameuses colonnes de Buren sont, de loin, l’exemple plus connu. Voulu par Jack Lang, alors ministre de la culture de François Mitterrand, ce projet suscite d’emblée une levée de bouclier et de multiples recours juridiques. L’essentiel des critiques ne laisse aucun doute sur ce qui choque les adversaires des colonnes : l’énorme décalage de style entre l’oeuvre de Buren et le Palais royal. Edifiée place du Théâtre à la Roche-sur-Yon, la fontaine de Bernard Pagès est beaucoup moins connue que « les colonnes ». Mais cette oeuvre provoque une opposition aussi virulente et une critique du même ordre sur l’enlaidissement de l’environnement immédiat. Même réaction face à la stèle de Jean-Pierre Raynaud érigée devant le siège du CNRS pour son cinquantième anniversaire. Tandis qu’un chercheur se demande « si cette construction glorifie vraiment la recherche scientifique ou si elle ne risque pas plutôt d’attirer quelques plaisanteries comme j’en ai entendu », un autre s’insurge contre « la glorification du ‘résidu de salle de bain’ qui symbolise désormais le CNRS ».

Nathalie Heinich  constate que, globalement, le critère de la laideur – ou plus exactement de l’enlaidissement – n’est pas l’argument le plus utilisé par les détracteurs des oeuvres contemporaines. C’est en se basant sur ce constat qu’elle postule un nouveau rapport à l’art, non plus fondé sur la question de la beauté mais sur celle du sens. Or elle oublie ou néglige un élément essentiel : le poids des conventions sociales. En d’autres termes, nous ne disons pas toujours ce que nous pensons. Et nos silences s’avèrent parfois parfois plus éloquents que nos paroles. C’est par exemple ce poids des conventions qui conduit les instituts de sondage à relativisier l’intérêt affiché des Français pour la culture ou à redresser les intentions de vote en faveur de l’extrême droite. Dans le cas de l’art,  chacun sait que  la formule « c’est pas beau » relève plus d’un jugement d’enfant que d’un jugement d’adulte.  A fortiori lorsque l’adulte est un scientifique dont on attend un minimun de rationnalité. Que les opposants des colonnes de Buren ou les détracteurs de la stèle de Jean-Pierre Raynaud évitent de critiquer trop ouvertement la beauté de ces oeuvres n’a donc en soi rien rien d’étonnant. Ce serait même l’inverse qui serait plutôt surprenant.

Nathalie Heinich se trompe aussi en défendant l’idée que le rejet de l’art contemporain peut se fonder, selon les cas, sur des critères différents : le coût (considéré comme prohibitif), le sens (jugé obscur ou fantaisiste), le statut d’oeuvre d’art et d’artiste (contestable et contesté), l’harmonie avec l’environnement immédiat (sujette à caution)… et, bien entendu, la beauté (absente) qui serait devenue un problème secondaire.  La sociologue ne voit pas que ces critères, loin d’être distincts, se combinent suivant un ordre logique. On peut même décomposer le rejet d’une oeuvre comme «Les colonnes» en quatre phases. Phase 1 : l’apparence de l’oeuvre imposée sur la place publique est perçue comme une provocation et soulève la question de sa signification. Phase 2 : la portée de l’oeuvre est jugée absurde. Pire : même un effort de pédagogie destiné à créer un minimum d’adhésion ne fait qu’alimenter l’accusation de supercherie, les opposants considérant qu’il est possible de tout justifier,  tout expliquer et tout transformer en symbole. Phase 3 :  l’accusation de supercherie décridibilise l’oeuvre, quand ce n’est pas aussi l’artiste. Phase 4 : l’objet dépouillé de sa dimension artistique, son coût parait inévitablement disproportionné et se trouve, son tour, assimilé à une véritable provocation. La boucle est alors bouclée.

La beauté perd son aura artistique au XXe siècle. Depuis Dada, la pointe avant-gardiste de l’art contemporain n’aspire pas à séduire et à plaire mais à provoquer et déranger. C’est Eluar dénonçant « la vanité qui pousse l’homme à déclarer ceci beau ou laid ». C’est Duchamp proclamant que « le grand ennemi de l’art, c’est le bon goût ». Dotée d’une finalité commerciale, la beauté devient la marque de fabrique de la publicité et du design. Accessible au plus grand nombre, aussi bien par la consommation que par une large diffusion des oeuvres classiques, elle ne permet plus à l’élite de se distinguer. Face à cette démocratisation et à cette instrumentalisation de la beauté, l’art contemporain estime parfois n’avoir d’autre choix que de prendre le contrepied de la séduction (ce n’est pas toujours le cas comme le montre très bien ce blog consacré à l’art plastique dans les lieux publics). Des artistes prennent le parti de bousculer la beauté  dans ce qu’elle a de plus classique, de trop consensuel voire, diront certains, de trop putassier.  Une démarche qui peut provoquer une réaction violente. C’est alors la consécration, la preuve que l’art crée de l’effet et peut nous sortir de notre torpeur. 

Bref si certaines oeuvres contemporaines ne plaisent pas, cela ne doit rien au hasard ou à un échec : c’est tout simplement qu’elles ne veulent surtout pas plaire et qu’elles entendent s’en donner les moyens. Certaines vont jusqu’à briser des tabous mais les remous que ce genre de transgression suscite dépassent rarement quelques cercles restreints, constitués d’experts, de journalistes et de militants associatifs. D’autres jouent l’opposition frontale à la beauté classique sur la place publique et mettent l’opinion en émoi. Rien, en fait, qui ne soit critiquable sur le fond. Sinon qu’on ne peut à la fois revendiquer la dimension provocatrice de l’art et s’étonner dans la foulée que la provocation atteigne  son objectif…

Franck Gintrand

Article annexe : Nathalie Heinich ou la socio’bscurité

A lire

– Un passage du livre sur le thème du « pure et l’impure » histoire de s’amuser à lire ici

– « L’art en espace public peut-il ne pas être consensuel ? » à lire Ici

– Outre le livre de Nathalie Heinich qui, malgré tout, présente l’immense mérite de se pencher sur le(s) public(s) de l’art contemporain, les adversaires résolus de l’art contemporain se retrouveront, quant à eux, dans la thèse développée par le livre  de Jean Louis Harouel : « Art contemporain : la grande falsification« 

– Un article de « L’humanité » sur « Le flop de la collection Pinault à Venise » à lire Ici

– Un autre sondage BVA sur l’art et la fréquentation des musées Ici

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