7 bonnes raisons de lire des romans – Agoravox – 02/09/13

C’est L’Expansion qui l’annonce dans son numéro de septembre : le secteur de l’édition s’écroulera dans cinq ans. L’augmentation du nombre de titres n’y changera rien : nous lisons de moins en moins et les livres que nous achetons traitent le plus souvent de cuisine, de bricolage ou de voyage. Le roman serait-il condamné à disparaître ? Sans doute. Faut-il se résigner ? Surement pas. Voilà donc de solides raisons de continuer – ou de se mettre à lire des romans.

Son livre aurait pu être le livre qui donne envie de lire des livres – et pas seulement ses mails. Hélas. Pourquoi lire de Charles Dantzig fait partie de ces ouvrages plein d’érudition « éblouissante » (Eric Neuhoff du Figaro magazine) et « véloce » (Christophe Ono-Dit-Bio du Point) mais qui à force de « clins d’oeil » et de « pensées paradoxales » (Bernard Pivot, Le Journal du Dimanche) ne se révèlent ni « grands », ni « drôles » (quoi qu’en dise Emmanuel Hecht de L’Express) mais vite assommants et ennuyeux.

Charles Dantzig s’écoute écrire, s’enivre de ses multiples références et devient vite insupportable de suffisance. Son propos tourne au soliloque et sa compilation de fiches de lectures finit par nous tomber des mains. Dommage : l’ambition était noble. Elle aurait mérité plus modestie et moins d’épate.

En attendant qu’un autre écrivain, plus généreux, s’y colle et nous communique son amour de la lecture, il était impossible de ne pas tenter de répondre à cette question pourtant cruciale : pourquoi lire des romans ? Partant du principe que cette question n’avait pas grand sens dans l’absolu mais qu’elle s’inscrivait toujours dans le cadre d’un arbitrage, voici sept raisons de lire… plutôt que de faire autre chose.

1- Lire des romans plutôt que… rien

Ne nous racontons pas d’histoire : la lecture n’a rien de naturel et tout d’un processus de reproduction sociale. Ce n’est pas un hasard si les enfants de cadres ou d’enseignants lisent plus que les autres : ils ne font que suivre les injonctions mais aussi, sinon surtout, l’exemple de leurs parents. Car la lecture demande un gros effort. Effort de concentration dans un monde de divertissement. Effort d’imagination dans un monde d’images. Effort d’interprétation dans un monde d’émotions. Il est donc toujours plus facile de ne rien faire, de laisser ses pensées divaguer plutôt que d’ouvrir un livre. Seulement voilà : l’imagination ne fonctionne durablement que si on la nourrit. Et de ce point de vue, la lecture reste le carburant le plus indiqué. Encore faut-il ne pas être paralysé par une vision normative de ce qu’est un « bon » roman. Que de mépris affiché à l’égard de certaines oeuvres ! Et combien d’enfants dégoûtés de la lecture par des romans qui n’entretiennent qu’un lointain rapport avec notre époque. Pour lire des romans plutôt que rien, laissons donc tous nos a priori au placard !

2- Lire des romans plutôt que des livres de philo

Roland Barthes avait déjà noté la supériorité du roman sur la philosophie en soulignant que « ce qui fait de L’Étranger une œuvre, et non une thèse, c’est que l’homme s’y trouve pourvu non seulement d’une morale, mais aussi d’une humeur ». Lire des romans c’est découvrir un autre monde, dont nous comprendrions, enfin, l’ordre et la logique, fussent-elles parfaitement immorales et laides. Le roman moderne n’a d’ailleurs rien inventé. Les mythes grecs se donnaient pour objectif de faire réfléchir au destin et à la place de l’Homme dans l’univers… de manière divertissante. Et même si les contes, qui sont à l’origine des récits oraux, relèvent plus de l’éthique et de la morale que de la philosophie, la fonction est  la même : inciter à la réflexion de la façon la plus ludique possible. Cela dit, tous les romans n’ont pas cette vertu et le dernier best seller de Marc Levy aura bien du mal à rivaliser avec l’Etranger de Camus. Pour lire des romans qui aient une portée philosophique, un minimum de discernement s’impose donc. Mais l’objectif est de philosopher, oui ou non ?

3- Lire des romans plutôt que regarder un film

A l’inverse du cinéma, vous êtes libre d’adapter l’histoire à vos envies et vos contraintes. Vous pouvez vous arrêter et reprendre quand vous le souhaitez. Allez à votre rythme, revenir sur une phrase, réfléchir au sens d’un mot, laisser votre esprit divaguer, imaginer les situations ou les personnages. Bien sûr, rien ne vous empêche de visionner un bon film chez vous. Et là vous pourrez toujours : « vous arrêter, reprendre quand vous le souhaitez, allez à votre rythme ». Mais convenons-en, il vous sera rigoureusement impossible de : « revenir sur une phrase, réfléchir au sens d’un mot, laisser votre esprit divaguer, imaginer les situations ou les personnages. » Ici réside toute la force de l’écrit : une puissance d’évocation inégalée. Et peu importe le montant budget et les mots d’ordre de la production, vous êtes seul maître à bord et aucune limite ne saurait brider votre imagination.

4. Lire des romans plutôt que regarder la télé

Et bien non, nous ne nous livrerons pas à la critique en règle de la télévision. Désolé. Ces dernières années, le petit écran a fait la preuve d’une exigence et d’une créativité inattendues en donnant naissance à des séries remarquables. Si vous en êtes resté à Friends ou Hélène et les garçons, ou si vous jugez qu’il y a mieux à faire que regarder la télévision, il est grand temps de vous y mettre. Ne pas connaître Les Soprano, Six Feet Under ou Dr House relèvera bientôt de l’inculture, si ce n’est déjà le cas. Restent ces émissions de divertissement qui continuent d’alimenter les fins de soirées et des week-ends entiers. Ces instants d’hypnose absolue que nous serions  incapables de résumer et encore moins de justifier, sinon par la fatigue d’une journée de travail. Autant dire que face à une telle alternative, la lecture d’un Levy ou d’un Musso devrait logiquement s’imposer…

5- Lire des romans plutôt que des livres de développement personnel

Lire des romans pour se consoler de nos vies si courtes et si étriquées alors que nos envies et nos frustrations, elles, sont si multiples et si fortes. En nous aidant à mieux saisir la banalité ou la médiocrité de nos existences, leur dimension romanesque, dramatique par essence, intense par instant, les romans sont d’extraordinaires multiplicateurs d’expériences. Au lieu de chercher désespérément la recette d’une vie « meilleure », plus « passionnante » ou simplement plus valorisante car plus « conforme » à un modèle idéal, choisissons de vivre le maximum d’existences par procuration sans courir le moindre risque. L’exercice est moins glorieux que celui qui consiste à se forger un destin exceptionnel mais il est au final bien plus réaliste et plus enrichissant que de lire les derniers succédanés des oeuvres du docteur Coué.

6- Lire des romans plutôt que de faire du sport

Dans une société où le culte du corps, de la santé et de l’apparence occupe une place centrale, le choix de lire des romans peut apparaître comme une véritable provocation. Préférer la lecture de romans à la pratique d’un sport, c’est s’exposer au risque d’être assimilé à un intello mal dans sa peau, un malade mental, un  perdant en puissance. Passe encore pour certains que cette préférence soit affichée par une femme. Mais un homme ! Un homme ça bouge, ça court, ça ne reste pas dans son coin à lire des romans ! Bref, autant le savoir, il en faut du courage pour lire plutôt que de faire du sport et bien plus pour assumer ouvertement de telles préférences. On vous aura prévenu…

7- Lire des romans plutôt que de discuter

Ici nous franchissons une étape supplémentaire dans la provocation. Comment ? Préférer lire plutôt que co-mmu-ni-quer, dialoguer, échanger, converser ?! En marquant ouvertement sa préférence, le lecteur de roman s’isole et prend le risque d’apparaître pour un asocial, non pas victime de sa timidité – ce qui pourrait lui être pardonné – mais par choix et pure plaisir. Serait-ce de l’inconscience, la marque d’une addiction ou la crainte d’une confrontation qui refuse de dire son nom ?  Qu’il y ait une part d’orgueil, voire de mal être dans le choix obstiné de préférer la lecture de romans au fait de vivre sa vie semble indéniable. Au moins en partie. Car après tout, le roman pour sortir de soi sans s’oublier, échapper à l’instant sans se perdre reste la meilleure des options. Que serait la vie si les romans ne nous offrait cette possibilité de souffrir et faire souffrir, rire et pleurer par procuration ? Quand nos émotions sont si rares et nos sentiments si plats, quand l’époque est si morale et si grise, quand la discussion recherche moins la confrontation que l’approbation et le consensus, la littérature autorise tout en mettant en scène nos passions les plus archaïques : volonté de puissance, démesure, misanthropie, violence, passions… Et cette soupape fait du bien.

Franck Gintrand

 

%d blogueurs aiment cette page :