Zone interdite : l’info sous la peau

On n’est quand même pas là pour s’endormir !

Zone interdite n’a pas pour habitude de faire dans la dentelle. Le 8 octobre 2006, l’émission verse carrément dans le trash. Histoire de renouveler un sujet largement rebattu – le malaise des adolescents -, l’émission se donne pour objectif d’alerter les parents sur « les nouveaux dangers qui guettent les ados ». Au menu : la « provocation des lolitas », « l’anorexie militante », un point sur « mouvement gothique et satanisme » complété par un reportage sur « tatouage et piercing ».

Comme si ce mélange de sujets sulfureux ne suffisait pas, M6 annonce une séance choc : « Pour d’autres, marquer leur corps est une façon de  « risquer leur peau » : en créant des cicatrices profondes et indélébiles, ils cherchent à dépasser leurs limites. Loin de la démarche esthétique, c’est la recherche de l’exploit physique. C’est ce que va tenter Benjamin, 17 ans, en utilisant son corps pour une expérience extrême. Jusqu’où peut aller cette mise en danger ? »

La « mise en danger » annoncée par Zone interdite ? La suspension d’un ado à des crochets fixés sous la peau. Non, vous ne rêvez pas. Les images – qui ont bien été tournées en aout 2006 – ne sont pas diffusées mais le reportage nous dit tout de cet acte volontaire réalisé par un mineur de 17 ans, originaire de la région toulousaine, avec « l’aide » de son tatoueur et – plus choquant – avec l’accord de sa mère.

Après la publication de plusieurs articles dans La Dépêche, le Tribunal de Grande Instance de Toulouse décide de s’autosaisir de l’affaire. Une plainte est déposée contre le tatoueur de Toulouse puis contre la journaliste pour « complicité de violences », un délit passible de 5 ans de prison et 75.000 euros d’amende. La justice reproche à la journaliste d’avoir incité le jeune à pratiquer la suspension pour les besoins de l’émission. Une accusation que rejette logiquement son avocat. Sa cliente « n’a fait que se renseigner pour savoir quand avait lieu cette suspension, qui se serait tenue sans elle ».

Ce qui est choquant ? Le choix du sujet. Quel est le rapport entre la « suspension » et le thème du reportage, à savoir le percing et le tatouage  ? Se suspend-on la peau à des crochets parce qu’on est blasé par le percing et avide de sensations plus fortes ? C’est (heureusement) loin d’être le cas. Pour se justifier, la journaliste dit avoir voulu mettre le public en garde contre les méfaits de telles pratiques. Mais  pourquoi avoir traité dans le même reportage et, par conséquent, mis sur le même plan une pratique « border line » comme la suspension et une autre, assez banale, comme le percing ? Quel est le rapport ? Et pourquoi avoir filmé la séance « initiatique » ? Le témoignage de l’adolescent ne suffisait-il pas ? Que voulait à tout prix démontrer la journaliste ? Et pourquoi avoir renoncé à intégrer les images dans le reportage sinon parce que la journaliste doutait de pouvoir défendre leur utilité ?

Car ce (hors)sujet a évidemment été choisi pour faire de l’audience. La présentation de la séance de suspension et son annonce par « Zone interdite » ont été conçues pour « aguicher » le voyeur qui dort en chacun de nous. On trouve là une illustration supplémentaire de la course à l’audimat et des dérapages que cette course occasionne régulièrement. A la justice de dire si la journaliste a – ou non – incité un mineur à faire un acte extrême. Mais faut-il, comme certains le font, défendre le droit à réaliser ce type de reportage en mettant sur le même plan des pratiques à risque (somme toute assez marginales) et des problèmes (quand même plus répandus) comme le trafic de drogue et de faux papiers ? Une chose est sûre : entre l’information, sa mise en scène et sa fabrication, la frontière reste fine mais essentielle.

Le procès se tiendra le 24 mars devant la 5e chambre du tribunal correctionnel de Toulouse.

Réaction sur http://teleobs.nouvelobs.com/rubriques/derniere-minute/articles/trois-ans-de-prison-requis-contre-isabelle-cottenceau; des avis contraires au mien sur Le Post (attention la photo présentée est limite insoutenable) : http://www.lepost.fr/article/2009/02/24/1435142_accusee-de-complicite-de-violences-pour-avoir-filme-des-jeunes-qui-se-torturent.html et http://rimbusblog.blogspot.com/2009/03/suspension-de-liberte-de-la-presse.html (là encore, il est conseillé aux âmes sensibles d’aller directement au texte sans passer par la case « images » )

PS : six mois de prison avec sursis ont été recquis contre la journaliste.

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