Que reste-t-il de la culture française ? L’exemple de la littérature

Pas de blockbluster mais quand même…

Soixante-six ans après sa publication, Le Petit Prince  d’Antoine de Saint-Exupéry, traduit en 180 langues (dont le télougou et le toba), continue de figurer dans les top 10 du monde entier. Un iceberg dans un monde en proie au réchauffement anglophone ?

« Que reste-t-il de la culture française ? » Il aura suffit que le journaliste américain Donald Morrison pose la question pour mettre en émoi notre élite culturelle. Aujourd’hui, c’est au tour de la revue Transfuge de se demander si ”La littérature française est morte” en donnant la parole à un échantillon d’écrivains français. Passons rapidement sur quelques affirmations à l’emporte pièce, genre « tout écrivain français à qui l’on demande si la littérature française est morte est fondé à foutre son poing dans la gueule de l’interviewer », pour souligner l’existence d’un consensus général : nos écrivains français estiment que la littérature française est loin d’être morte. Compte tenu de la question et de ceux qui y répondent, nul ne s’en étonnera vraiment. Les arguments avancés par les personnalités interrogées sont, en revanche, plus intéressants.

Quelques écrivains jugent les termes du débat absurdes. Pour Marc Weitzmann « parler de ‘littérature vivante’ suppose, plus ou moins implicitement  (…) l’existence d’un milieu littéraire vivant d’où naîtraient, de temps à autres, quelques pépites. Or rien n’est plus faux. Kafka à Prague, Borges en Argentine, Joyce en Irlande sont nés dans des déserts culturels de même que Gogol en Russie et plus encore Hawthorne et Melville aux Etats-Unis ». La question soulevée par Donald Morrison est également dénuée de sens pour François Bégaud selon qui : « la littérature n’a pas de patrie (…) Il n’y a pas de littérature française, il y a des écrivains qui cohabitent sur un même territoire ».

Mais pour la plupart des auteurs interrogés, les écrivains de talent ne sont pas forcément des écrivains morts. Beaucoup sont, au contraire, bien vivants. La liste fournie par Jacques Chessex est impressionnante et impossible à reproduire ici. Patrick Grainville admire Alain Fleischer et Richard Millet de même qu’il mentionne Jean Echenoz et Antoine Volodine ou encore Mathias Enard et Jean-Marie Blas pour leurs “grosses machines romanesques qui n’ont rien à envier aux romans américains”. Pour Philippe Vasset François Bon est « le plus grand écrivain français vivant » mais il lit aussi assidûment Bruce Bégout, Jean-Charles Masséra, Anne Garréta, Edouard Levé sans oublier Jean Echenoz. Tout en pensant que l’espèce des « grands écrivains » a fait sont temps, Stéphane Audeguy cite dans cette catégorie « MM. Millet et Sollers ». Même Marc Weitzman, pour qui la question n’a pas lieu d’être, ne peut s’empêcher de mentionner « au hasard » Stéphane Audeguy, Eric Reinhardt, Marie N’Diave et Mathias Enard.

A entendre les uns et les autres, il se pourrait bien que le débat confonde deux notions voisines mais différentes : la vitalité et le rayonnement de la littérature française (en tout cas pour ceux qui admettent l’existence d’une littérature française). Confusion entretenue aussi bien par Donald Morrison que par ses détracteurs. Le premier pour relativiser l’abondance de la production littéraire française. Les seconds pour éviter d’aborder l’audience internationale des écrivains français. La vitalité de la littérature française paraissant acquise (au moins pour les écrivains français), la question du rayonnement demeure. Le sujet n’étant pas abordé par « Transfuge », je suis allé à la pêche à l’information sur les livres français traduits à l’étranger.  

Premier enseignement : la littérature française intéresse d’abord nos voisins européens (à l’exception des hollandais et des Anglais) : Italiens, Allemands, Espagnols mais aussi Grecs et Portugais auxquels s’ajoutent, depuis la chute du mur, Polonais et Roumains. Hors l’Europe, le “rayonnement” s’atténue fortement. L’Asie, les Etats-Unis et le Canada (à l’exception du Québec) ainsi que l’Amérique du Sud sont devenus ou restent des marchés marginaux.

Deuxième enseignement : si la littérature française est la deuxième littérature traduite dans de nombreux pays, ce rang n’est dû  qu’à un tout petit nombre d’écrivains actuels, traduits en plus de 30 langues. En fait quasiment les mêmes depuis plusieurs d’année. A savoir (par ordre aphabétique) : Muriel Barbery, Frédéric Beigbeder, Philippe Besson,  Emmanuel Carrère, Philippe Claudel, Marie Darrieussecq, Jean Echenoz, Jean-Louis Fournier, Laurent Gaudé, Anna Gavalda, Michel Houellebecq, Christian Jacq, Yasmina Khadra, JMG Le Clézio, Marc Levy, Catherine Millet, Guillaume Musso, Amélie Nothomb, Daniel Pennac, Yasmina Reza, Jean-Christophe Rufin, Eric-Emmanuel Schmitt, Fred Vargas, Bernard Werber… Les autres écrivains se vendent à l’étranger entre 2000 et 5000 exemplaires. 

Troisième enseignement : malgré les chiffres de Christian Jacq (15 millions de livres vendus), aucun écrivain français n’est à l’origine d’un récent succès planétaire. Sur ce point, les écrivains de langue anglaise disposent d’un avantage évident lié à taille du marché anglo-saxon. Cet avantage concurrentiel explique les chiffres de la Britannique J. K. Rowling (Harry Potter) ou des Américains Stephenie Meyer (Fascination) et Dan Brown (Da Vinci Code). Mais il est important de souligner que la barrière de la langue ou de la culture n’ont pas non plus empêché le succès du Suédois Stieg Larsson (Millénium) ou celui du Brésilien Paulo Coelho (100 millions d’exemplaires).

Le tableau est donc nuancé. Si la littérature anglo-saxonne domine le monde et si le déclin de la langue française a des conséquences sur l’audience de nos écrivains, l’image de la littérature française ne se résume plus simplement à Sartre ou à Camus. Ce qui est, quand même, une bonne nouvelle.

La revue Transfuge : http://www.transfuge.fr/index.php

L’article de Donald Morrison : http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,1686532,00.html

A noter que Donald Morrison est aussi l’auteur d’un suprenant article sur la ville du Havre. Pour en prendre connaissance cliquer Ici

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– Un passage remarquablement intelligent du livre de Jean-Benoît Nadeau « Les Français aussi ont un accent », consultable Ici

Sur « Le petit prince », une analyse remarquable à lire Ici

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