Hôpital : le privé à l’ombre du public. Quelques réflexion sur le Livre noir des médecins stars

Le livre noir des médecins stars – Odile Plichon

En résumé : Journaliste au Parisien, spécialiste des questions de santé, Odile Plichon dissèque le monde méconnu des grands professeurs de médecine et s’attarde sur trois figures sulfureuses : le docteur Stéphane Delajoux et ses nombreux mensonges, les nombreux médecins de Liliane Bétancourt, le professeur Khayat et les comptes opaques de sa fondation, le professeur Roux du CHR de Metz et ses curieuses pratiques.

Bernard Debré a du manquer de s’étouffer en découvrant les bonnes feuilles du livre d’Odile Plichon. Accusé par la journaliste du Parisien de mentir depuis des années en prétendant avoir opéré François Mitterrand de la prostate, le célèbre urologue a aussitôt porté plainte pour diffamation. Une réaction à laquelle l’auteur et son éditeur s’étaient visiblement préparés. Il est vrai que  Le livre noir tire à l’arme lourde. Dans le viseur d’Odile Plichon quelques grands noms du secteur hospitalier et, plus largement, une corporation de quelques milliers de membres : celles des grands professeurs de médecine. Nommés à vie et bénéficiant de solides avantages, ces pontes disposent de leur temps comme ils l’entendent. Ainsi, Bernard Debré n’est pas seulement chef du service d’urologie à l’hôpital Cochin, il exerce aussi un certain nombre de fonctions : conseiller de Paris, député, président de la Fondation santé des étudiants de France, membre du Comité consultatif national d’éthique et membre de l’Académie des sciences d’outre-mer. Autant de responsabilités qui ne l’empêchent pas d’écrire au rythme d’un livre par an. Mais Bernard Debré n’est pas un cas isolé. Le professeur Philippe Juvin fait encore plus fort. Maire et député européen, aministrateur de l’EPAD et secrétaire national de l’UMP, membre de plusieurs commissions et groupes de réflexion, sa nomination à la tête des Urgences de l’hôpital européen Georges-Pompidou est apparue comme une provocation et a suscité une levée de boucliers.

Où ces professeurs multicartes trouvent-ils le temps de diriger leur service et de faire de la recherche ? Et comment continuent-ils d’opérer sans subir le contrecoup de la fatigue et faire courir des risques disproportionnés à leurs patients ?  Seule explication : les professeurs délèguent beaucoup (y compris leurs propres articles scientifiques et une partie des opérations qu’ils sont censés effectués eux-mêmes) et font financer par l’Etat des activités qui n’ont qu’un lointain rapport avec la recherche et l’exercice de la médecine. Mais le plus grave ne réside pas dans cette multiplication des activités extra-médicales. Après tout, les professeurs menant de front une carrière littéraire, politique, mondaine et médicale ne constituent qu’une minorité. Un phénomène le plus inquiétant, et de plus grande ampleur, se joue  au sein même des établissements. En théorie, l’Etat accorde aux professeurs de médecine le droit d’avoir une clientèle privée au sein de l’hôpital public à la condition de ne pas y consacrer plus de deux demi-journées par semaine. Faute de contrôle, ce quota est rarement respecté et  l’inégalité de traitement des patients au sein de secteur hospitalier public s’est généralisé en toute légalité. Selon que les patients choisissent la filière privée plutôt que la filière publique (pour peu qu’ils soient informés de l’existence de deux filières), les honoraires d’un même praticien peuvent être multipliés par 10. En l’absence de devis, il arrive même que le tarif se réduise à une simple fourchette, à charge pour le client de voir préalablement ce que sa mutuelle peut prendre en charge.  Pour un montant sensiblement plus élevé par rapport à la filière publique, la filière privée offre un avantage par rapport à la filière publique : elle permet au malade de choisir son praticien. Tout le problème c’est que ce choix se double très souvent d’un autre privilège : un délai d’attente plus court, voire beaucoup plus court qu’en consultation publique. Un privilège non seulement anormal dans son principe mais aussi parfaitement répréhensible pour des pathologies qui supposent un traitement rapide. Bien sûr les disciplines qui traitent des malades gravement accidentés ou inconscients n’ont pas le droit d’avoir une clientèle privée en secteur hospiralier.  Mais celles qui y sont autorisées ne s’en privent pas.

Selon un médecin généraliste interrogé par la journaliste, « certains grands professeurs ne se donnent même plus la peine d’adapter leurs tarifs à une clientèle désargentée ». La situation est telle que les praticiens les mieux rémunérés ne travaillent pas en clinique mais à l’hôpital. « Paradoxe des paradoxes, écrit Odile Plichon, il est aujourd’hui plus lucratif de faire son business à l’ombre de l’hôpital public que dans un cadre 100% privé ! » Comment mettre un terme à cette dérive ? Pour la journaliste, il faudrait d’abord que les médecins proposent systématiquement des soins publics avant d’évoquer l’existence du privé. Ensuite, il faudrait s’assurer qu’ils le font effectivement en demandant la publication des cates publics et des actes privés et en effectuant des testings. Après tout, « tolérerait-on, par exemple, que des enseignant dûment rétribués par l’Education nationale désertent leur collège pendant les heures de cours, pour aller dispenser leur savoir devant des écoliers « privés » ? Dommage qu’Odile Plichon n’explique pas pourquoi l’Etat tolère ce qu’il n’accepterait d’aucune autre corporation. Dommage aussi qu’elle affaiblisse aussi la portée de sa démonstration en évoquant pêle-mêle escrocs notoires et figures sulfureuses du monde de la médecine sans rapport avec les sytème qu’elle entend dénoncer. Oui, dommage.

Franck Gintrand

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