Fin des librairies : pourquoi Amazon a bon dos – Agoravox – 02/11/13

Située à deux pas du rond point des Champs-Elysées et de l’ancien Virgin megastore, la librairie Livre Sterling est actuellement en vente. En dépit du souhait d’Emmanuel Delhomme, son actuel propriétaire, il est malheureusement peu probable que le futur repreneur continue d’y vendre des livres. Pour les libraires, aucun doute, la situation dramatique dont souffre leur métier est à mettre sur le compte du dumping fiscal et de la concurrence déloyale d’Amazon. La réalité est pourtant plus dérangeante : si les librairies sont sur le point de disparaitre c’est surtout parce qu’il y a de moins en moins de lecteurs mais aussi parce que ces lecteurs ont de moins en moins envie de rentrer dans une librairie…

Située au bas des Champs Elysées, 49 bis avenue Franklin Delano Roosevelt, la librairie Livre sterling aura eu finalement raison du colosse Virgin megastore. Mais cette étonnante victoire risque d’être de courte durée. Car l’état de santé de Livre sterling décline de jour en jour. Et rien n’y fait. Ni la passion sincère et totale de son propriétaire pour la littérature, ni les best sellers permettant de boucler des fins de mois difficiles, ni la fidélité d’une clientèle vieillissante mais profondément attachée à « sa » librairie.  Résultat : après s’être battu durant trente ans, Emmanuel Delhomme se dit aujourd’hui en colère. Il en a même fait un livre (1). Mais la colère supposerait un esprit combatif qui, en réalité, a laissé place à la fatigue, à la tristesse et au découragement. Et quand le résumé de la quatrième de couverture affirme qu’Emmanuel Delhomme « veut croire en l’avenir du livre papier » et « espère tenir longtemps encore », il faut malheureusement comprendre tout le contraire.

L’agonie de l’écrit

Gagné par la lassitude, Emmanuel Delhomme a décidé de jeter l’éponge et de vendre son commerce. Impuissant, il a vu les Champs-Elysées se transformer en quartier d’affaires et la France basculer de la civilisation de l’écrit à celle de l’image. Désespéré, il ne croit plus en l’avenir du livre papier. Professionnellement déclassé, à l’instar des professions intellectuelles, il ne se reconnaît plus dans une société qui, en l’espace d’une génération, a perdu l’habitude de fréquenter les librairies. Bien sûr la concurrence redoutable d’Amazon est dans tous les esprits. Mais la réussite du géant américain et celle beaucoup plus relative des rayons livres des hypers ne font que dissimuler un phénomène insidieux et autrement plus redoutable : la chute dramatique du nombre de lecteurs. Pour l’immense majorité des Français, lire suppose désormais une concentration et une absence d’interaction qui ne sont plus dans l’air du temps. Surtout, en devenant moins partagée, la lecture s’apparente à une activité solitaire et égoïste. C’est ce reflux inexorable qui explique avant tout la fermeture de 250 librairies chaque année et la santé vacillante des 2500 que compte encore l’hexagone.

Des commerçants incapables de s’unir

Emmanuel Delhomme le reconnaît lui-même – quoi que du bout des lèvres et sans s’attarder -, les libraires sont en partie responsables du drame qu’ils connaissent aujourd’hui. Jaloux de leur spécificité, ils ont été incapables de s’organiser collectivement – et à grande échelle – pour négocier avec les maisons d’édition. Contrairement à d’autres commerçants qui se sont regroupés au sein de réseaux volontaires, ils n’ont pas su, ni voulu concilier la force de l’indépendance et celle de la mutualisation. Maintenant que la crise est là, et bien là, il est largement trop tard (2). La solution n’est plus collective. Elle est pour l’essentiel entre les mains de chaque libraire. Et le moins qu’on puisse dire c’est que, face à la gravité des chiffres, les réactions sont particulièrement contrastées. Il y a d’abord les libraires réalistes. Constatant l’impossibilité croissante de vivre exclusivement sur la vente de livres (2), ces professionnels décident de mettre de l’eau dans leur vin en jouant la carte de la diversification. Certains misent sur la papeterie et la presse, d’autres conjuguent restauration et vente de livres dans des quartiers plus bobos et plus intellos que la moyenne. Sur le principe, rien ne dit que ces commerces soient encore de « vraies » librairies, ni que la recette soit suffisante pour sortir de l’ornière. Mais la volonté de continuer à vivre de sa passion reste le moteur de ces commerçants.

Libraires passionnés… et intégristes

Et puis, il y a les autres, les libraires « intégristes ». Plus âgés que les « réalistes », ceux-là sont bien décidés à ne rien céder. Libraires ils sont, libraires ils resteront. Pas question de se transformer en salon de thé ou en maison de la presse améliorée. Le libraire n’est pas un vulgaire commerçant et il est bien plus qu’un simple vendeur de best sellers. Il a le devoir d’être un conseiller éclairé et d’éduquer ses concitoyens. C’est bien simple : sa passion a le pouvoir de déplacer des montagnes et de convaincre les plus récalcitrants. En tout cas, il veut le croire. On ne s’étonnera donc pas de la multiplication des avis destinés à promouvoir (et « vendre » le cas échéant) des « auteurs délaissés par les médias », de « jeunes talents qui gagnent à être connus », des « livres forts et singuliers ». Sur tous les rayons, notre « expert en littérature » interpelle le lecteur par voie de bristols rageusement écrits au feutre, soulignés deux, voire trois fois : « A ne pas manquer », « Attention : chef d’oeuvre absolu, « Un livre que vous n’oublierez pas »… Que ces formulations dithyrambiques renvoient l’image de libraires désespérés ne semble pas effleurer nos intégristes. Que l’époque préfère le jugement des pairs à celui des experts, non plus. Que cette attitude élitiste ait pour seul effet de complexer la majorité des clients et les encourage à fuire vers internet, encore moins. L’important n’est pas de vendre, c’est d’être et de rester un libraire, un vrai.

Un goût d’amertume

Chez ces professionnels, la passion a perdu toute joie et toute légèreté.  Elle a un goût d’impuissance et d’amertume. Dans un contexte aussi difficile, on ne voit d’ailleurs pas comment il pourrait en être autrement. Fatigué de voir sa librairie réduite au rang de curiosité, lassé de la voir fréquentée par des salariés du quartier qui, entre midi et deux, viennent jeter un regard distrait sur ses étalages en mangeant leur sandwich, Emmanuel Delhomme ne supporte plus ses visiteurs. Un phénomène aussi logique qu’inéluctable quand les clients hésitent de plus en plus à acheter. Le regard du libraire change. La plupart des questions paraissent idiotes. L’inculture semble gigantesque. L’absence de curiosité en devient navrante. Les quelques rares exemples de lecteurs conquis par la passion du libraire ne suffisent plus à compenser les jours passés à attendre qu’un visiteur veuille bien acheter un livre (fut-il de poche), les relations tendues avec la banque et le sentiment diffus d’être un indien en pleine ville. A quoi bon parler aimablement au client ? Et pourquoi mettre en avant ce que ce client aurait envie d’acheter ? Si le livre n’est plus qu’un commerce, alors autant mourir dignement. Droit dans ses bottes et ses certitudes.

Quitte à disparaître, mieux vaut que ce soit dans le respect de ses valeurs et par la faute des autres, l’inculture et la futilité d’une époque, la concurrence déloyale et inhumaine d’internet. Et tant qu’à faire, faisons-en un livre. Un livre sur la fin du livre…

Franck Gintrand

(1) Un libraire en colère – Emmanuel Delhomme = l’Editeur, 94 pages, 11 euros (2) La plupart des réseaux de librairies indépendantes ont une assise géographique limitée et un petit nombre d’adhérents. A titre d’exemple, deux réseaux dynamiques comme Librest et Lira ne comptent respectivement que neuf librairies (dans l’Est parisien) et une vingtaine de librairies (en Auvergne) (3) Trois quart des libraires gagnent moins que le SMIC – source : « Libraire indépendant, un job en voie de disparition » – arnauld bernard – Sud Ouest

Pour en savoir plus : la critique de Un libraire en colère par Les Echos et Les librairies font de la résistance – Mariella Esvant La Nouvelle République

La librairie Livre Sterling est située 49 bis avenue Franklin Delano Roosevelt 75008 Paris, métro Franklin D. Roosevelt. Ses horaires d’ouverture : mardi au samedi de 10h à 12h et de 14h à 19h. Son tel : 01 45 63 61 08

 

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