Esthétique de la tour

Force et pauvreté d’un symbole de la modernité.

Après la réalisation du Front de Seine, des Olympiades, du quartier Italie-Masséna, des Flandres et de la tour Montparnasse, le débat sur la construction de tours à Paris refait ressurgit avec le projet de la tour Triangle (dans le XVe arrondissement) et celui de la tour Signal (à la Défense). Partisans et adversaires de ces projets peuvent-ils trouver un terrain d’entente ? C’est toute la question.  

Né aux Etats-Unis, le gratte-ciel a depuis conquis la planète, plus particulièrement celle qui croit aux vertus de la mondialisation. Sur les 11 mégalopoles qui comptent le plus de tours, aucune n’est européenne, ni africaine. Seules trois sont américaines : New York (plus de 500), Chicago (300) et Toronto (une centaine).  Les autres sont asiatiques. Hong-kong est même celle qui compte le plus de tours au monde, tous continents confondus (un millier). La plus riche des villes chinoises est suivie par Tokyo,  Shanghai, Dubai, Singapour, Bangkok, Guangzhou (également en Chine) et Seoul.

La fascination exercée par cette multiplication des tours sur le continent réputé le plus dynamique est telle que les grandes métropoles qui aspirent à jouer en première division (ou y rester) n’ont pas d’autre choix que de lancer de nouveaux gratte-ciels. Des hauts. Des beaux. Des « écologiquement innovants ». La récession rend le jeu plus coûteux et plus risqué. Les projets les moins rentables peuvent être différés ou annulés. Certains, comme « Burj Khalifa », à Dubaï, sont inaugurés dans une ambiance de déprime. Des voix s’élèvent même pour dénoncer le coût environnemental des immeubles de grande hauteur. Mais, après la décision de construire la One World Trade Center à l’emplacement du Word Trade center, aucun doute n’est permis : les tours ont encore de beaux jours devant elles. Cette résistance aux modes comme aux attentats ne doit rien au hasard.  Evidemment.

Depuis Babel, la tour est un acte prométhéen.  Une ode à l’homme et à l’absence de limite. Un défi à Dieu. La confrontation de deux architectes… Ainsi, pour Louis Sullivan, chef de file de l’école de Chicago au début du XXe siècle, le gratte-ciel ne peut que « s’élancer fièrement et triomphalement vers le ciel, de sorte que de sa base à son sommet il soit une unité sans aucune ligne discordante » (1). Normal : la tour incarne la modernité, elle est le totem par excellence de la technologie et de la ville. La force de son « élan ascentionnel »  peut varier en fonction de la silhouette de l’édifice mais son rôle est toujours le même : par sa verticalité, elle « dynamise la skyline » d’un quartier d’affaires, « donne de la lisibilité » à un quartier d’habitation et crée, dans tous les cas, un nouveau « repère » qui dépasse les frontières de la ville pour rayonner bien au-delà, telle « Burj Khalifa » visible dans un rayon de 95 kilomètres à la ronde. Repris en coeur par les promoteurs, les architectes et les commmanditaires, le discours est à ce point convenu que plus personne n’y prête vraiment attention. Quoi que…  

Il arrive que le discours poétique ne passe pas pour une simple et bonne raison : le gratte-ciel est aussi un défi à la terre et à ses modestes habitants. Comme pour toute construction, et sans doute plus que pour un immeuble classique, l’esthétique de la tour ne résulte pas seulement de sa forme propre mais aussi de son insertion urbaine. On peut ne pas aimer les tours. On peut les apprécier à la Défense mais pas à Paris intra-muros. On peut préférer les voir de loin que de près, et d’en haut plutôt que d’en bas. En fait, il existe des façons plus ou moins esthétiques de présenter une tour et les promoteurs l’ont bien compris. Ce n’est pas un hasard si les projets sont présenté de loin et vus du ciel, ce qui ne correspond pourtant pas à la perception la plus courante qui est celle du piéton. Il arrive même qu’une tour soit figurée de nuit ou selon une luminosité qui n’a pas grand chose à voir avec la réalité. Dans tous les cas, son impact sur l’environnement urbain est limité et relativisé. Or, la masse d’une construction frisant ou dépassant la centaine de mètres peut aussi bien boucher que valoriser une perspective et aussi bien occulter que refléter la lumière. De ce point de vue, la présentation de la tour Triangle (qui met habilement la tour Eiffel en arrière plan) est  un exemple de communication urbanistique que l’on jugera, selon les cas, ou particulièrement bien réfléchie, ou relativement malhonnête.     

Confronté à la suspission et à l’opposition des riverains, les architectes passent beaucoup de temps à dire ce qu’ils ne pensent pas et à expliquer ce qu’ils ont voulu vraiment dire. Ainsi, Jacques Herzog, un de deux concepteurs de la tour Triangle, ne cache pas son espoir de dépasser la hauteur de la tour Montparnasse tout en précisant que ce n’est pas par « mégalomanie ». (2) De son côté, Jean Nouvel donne involontairement prise aux critiques en comparant sa tour Signal à un « donjon ». Face à l’opposition du maire de Puteaux, la commune qui doit accueillir le nouvel édifice, l’architecte s’efforce tant bien que mal (et plutôt mal que bien) de corriger le tir en reconnaissant son erreur dans la presse : « J’ai dit que, dans la symbolique urbaine, cette tour étendard pouvait se lire comme un « beffroi » ou un « donjon », parce qu’elle doit se voir de loin, jouer un rôle de centralité à la Défense. » (3)      

Bien sûr, l’idée que la tour crée de la lisibilité urbaine là où il n’y en a pas (ou plus) est bien souvent fondée. Mais il est parfois aussi facile d’accuser la tour d’incarner la mégalomanie de ses concepteurs, de transformer l’élan vertical en écrasement horizontal et d’opposer à l’idée de repère celle de continuité urbaine. Toute la question (qu’il vaut mieux se poser en amont du projet) consiste alors à se demander si un compromis doit être trouvé et où doit se situer le point d’équilibre. C’est finalement le coeur du débat esthétique.      

(1) L’architecture du bonheur – Alain de Botton – 2009 – p. 263     

(2) « L’architecte Jacques Herzog s’explique sur la tour qu’il doit construire à Paris », Le Monde, 26 septembre 2008, consultable Ici     

(3) « La tour Signal de Jean Nouvel : « ma copie n’est pas définitivement écrite » », Journal du dimanche, 2 juillet 2008, consultable Ici     

Sur le projet de la « tour triangle » : http://www.dailymotion.com/video/k5wsq9XOtSm1nGMI44     

Sur les projets de La Défense : http://www.lemoniteur.fr/actualite/immobilier/la_crise_financiere_fait_vaciller/D7DF94EC9.htm     

Jean Nouvel et la tour Signal http://www.monputeaux.com/2009/01/tour-signal-de-la-defense-jean-nouvel-rassure-les-puteoliens.html     

Sur le projet de tours jumelles à Levalloirs : http://skyscraperpage.com/diagrams/?buildingID=47235     

Sur le projet de nouveau world trade center : http://skyscraperpage.com/cities/?buildingID=7788 et http://www.emporis.com/en/wm/bu/?id=freedomtower-newyorkcity-ny-usa  

Sur la tour la plus haute du monde : http://www.liberation.fr/monde/1101727-burj-dubai-la-plus-haute-tour-du-monde

Les plus grandes tours du monde (Topito)

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