De la supériorité naturelle de l’intellectuel médiatique sur un plateau télé. Retour sur l’émission de Bibliothèque Médicis du 1er octobre 2010

Les universitaires dans l’arène médiatique

Peu importe le sujet. Sur un plateau télé, les intellectuels médiatiques sont chez eux. Face aux universitaires traditionnels, leur supériorité réthorique est évidente et le débat n’a même pas commencé que la messe est déjà dite.

L’émission de Jean-Pierre Elkabbach sur les « intellos » du 1er octobre 2010 aurait pu être une énième émission sur une figure éminemment française. Une émission qui aurait évoqué avec nostalgie un âge d’or des intellectuels avant de débattre vigoureusement sur l’attitude des uns et des autres face aux totalitarismes et à la décolonisation. Certains invités auraient parlé d’anachronismes, d’autres auraient évoqué une responsabilité historique. Bien sûr, le débat n’aurait pas omis la figure de l' »intellectuels médiatique » pour s’interroger sur la possibilité de conjuguer deux notions a priori antagonistes. Le personnage de BHL aurait marqué le point d’orgue des échanges et soulevé la question du « vrai intellectuel ». Autant dire que cette émission ne nous aurait pas appris grand chose si… Si Alain Minc n’avait pas été présent sur le plateau.

Le rêve secret d’Alain Minc

Invité pour son Histoire politique des intellectuels, la présence d’Alain Minc en dit long sur l’évolution de la figure de l’intellectuel. Naturellement Alain Minc se défend d’être un « vrai « intellectuel. Après s’être présenté comme un « Historien du dimanche » (une expression empruntée à Philippe Ariès), il ne prétend pas être autre chose qu’un « intellectuel de pacotille ». Fausse modestie ? Certainement. Libéral et européen convaincu, Alain Minc s’intéresse depuis ces dernières années à d’autres sujets que l’économie et la politique, l’air du temps et le monde en marche.  S’autorisant à « braconner sur des terres qui ne sont pas les [s]iennes », l’essayiste revisite l’histoire de Louis Napoléon, de Spinoza et de Keynes, signe Une histoire personelle de la pensée économique et Une histoire de France avant donner sa vision de l’avenir dans Dix Jours qui ébranleront le monde. Son rêve : être considéré comme un intellectuel d’aujourd’hui. Son modèle : Bernard Attali. Sa méthode : produire. Beaucoup et vite. Si possible sur des sujets ambitieux et des monstres sacrés. Ses adversersaires : les intellectuels « à l’ancienne ».

A la télévision la recherche de la vérité importe peu

Invité par Jean-Pierre Elkabbach à donner sa définition de l’intellectuel, Alain Minc ne le décrit-il pas comme un « homme de l’écrit qui au nom de sa légitimité exprime un opinion ou exerce un pouvoir dans un autre domaine que le sien »? Une définition qui, cela ne doit rien au hasard, semble avoir été apprise par coeur et s’applique parfaitement à Alain Minc. Las ! Sur le plateau, personne ne relève cette étrange coïncidence. Peu importe. Alain Minc est bien décidé à défendre envers et contre tous une définition de l’intellectuel qui puisse lui être appliquée. Pour y arriver, l’essayiste dispose d’un atout de taille : c’est un politique et un habitué des médias qui sait qu’un débat télévisé ne relève pas de la recherche de la vérité mais de l’habileté réthorique. Or Alain Minc sait qu’un sujet menace de le disqualifier à tout instant en tant qu’intellectuel : sa proximité avec le pouvoir politique. Toute sa stratégie consistera donc à éviter que l’intellectuel ne soit assimilé à la contestation du pouvoir, de tous les pouvoirs en place.

L’art d’imposer la bonne définition de l’intellectuel

Dès le début de l’émission, Alain Minc démontre une évidente supériorité, non pas tant dans son analyse, que dans sa capacité à imposer le débat dans les termes qui lui conviennent. Un exercice auquel ne sont pas habitués les autres invités, universitaires de formation et ignorants des règles médiatiques. Alors que jean Pierre Elkabach l’interroge d’emblée sur les relations entre les intellectuels et le pouvoir, Alain Minc admet que les intellectuels sont plutôt du côté contre-pouvoir puis s’attache, sans transition, à différencier le penseur de l’intellectuel. C’est sur cette base qu’il entend faire reposer le débat. Pari réussi. Ni Pierre Manent, philosophe, directeur d’études à l’EHESS, ni Yves-Charles Zarka, professeur de philosophie à la Sorbonne, ne voient la manoeuvre qui consiste pour Alain Minc à dessiner les contours d’un cercle dont il peut faire partie.

Désacraliser la figure de l’intellectuel

Etant admis qu’un penseur n’est pas forcément un intellectuel (sans que la question inverse – un intellectuel peut-il être autre chose qu’un penseur, c’est-à-dire un universitaire ? – ait été abordée), Alain Minc va s’attacher à désacraliser la figure contemporaine de l’intellectuel en montrant qu’elle n’a plus grand chose à voir avec celle de la résistance. Cette thèse n’est ni très originale, ni nécessairement très juste. Elle consiste à distinguer deux grandes périodes : l’âge d’or des intellectuels, des Lumières jusqu’à l’entre-deux guerres, et la période sombre des intellectuels caractéristique de la montée des totalitarismes. Non seulement les intellectuels n’auraient pas résisté mais ils se seraient largement compromis avec les adversaires de la démocratie. La thèse se discute. Pour Alain Minc, elle présente l’avantage de relativiser l’importance de l’engagement dans la définition de l’intellectuel. Comment cette définition pourrait-elle être encore valable quand tant d’erreurs ont été commises au nom de la vérité ? Poser la question en ces termes, c’est évidemment y répondre. A ce stade, Alain Minc a gagné son pari. Tacitement, rien ne lui interdit, à lui, l’ami des puissants, le conseillers des présidents de société du CAC 40, le proche du président de la république, de se prétendre également un intellectuel.

Pauvres universitaires….

Aucun des autres invités n’a compris ce qui se jouait sur le plateau. Aucun n’a saisi l’enjeu réel du débat. Yves-Charles Zarka est omnibulé par son aversion pour les « intellectuels médiatiques » qui, selon, lui jettent le discrédit sur les « vrais » intellectuels. Sur le fond, il ne se doute pas lui-même à quel point il a raison. Mais trop brouillon, trop émotif, il aborde trop tardivement la question centrale du pouvoir, se voit aussitôt contré par Jean-Pierre Elkabbach qui moque cette diabolisation et fonce sur le premier chiffon rouge qu’agite Minc en affirmant que « les intellectuels ne courent plus aujourd’hui aucun risque » (comme si le courage ne pouvait être que physique). Accusé d’être jaloux de ces intellectuels médiatiques qu’il met tant d’ardeur à combattre, Zarka manque de s’étouffer. Minc, lui, sourit. Il peut désormais passer à Pierre Manent. Auteur d’une Histoire intellectuelle du libéralisme, celui-ci est convaincu de l’inanité de la notion même d’intellectuel mais, problème pour Alain Minc, fait de la compétence la condition de la prise de parole publique. Alain Minc le flatte d’abord pour attaquer Yves-Charles Zarka avant de se retourner contre lui en raillant son maître à penser, Raymond Aron, pour son absence de discernement sur l’avenir du communisme. Les autres invités n’ont aucune importance. Ni Claude Gauvard, co-auteur des historiens français à l’œuvre, ni Hervé Bazin, un journaliste et biographe de Jacques Pilhan, ne peuvent prétendre, ni ne prétendent au statut d’intellectuel. Alain Minc se fera donc un devoir de flatter et l’une et l’autre.

Epilogue

« Si je vous invite souvent, vous vous réconcilierez avec Alain Minc ? » demande Jean-Pierre Elkabbach à Yves-Charles Zarka qui lui rétorque « mais je ne suis pas du tout faché avec Alain Minc ! On a des points de vue différents et on les exprime, point à la ligne », Alain Minc glissant de son côté, avec un sourire en coin, « il faut toujours être le bouc émissaire de quelqu’un ». Tout est dit. La raison vient d’être vaincue de ne pas avoir vu la dimension affective et stratégique du débat.

Franck Gintrand

Sur un sujet voisin “Intelligentsia calimeromania”, ce mal qui frappe les (vrais) experts analysé (et vécu) par Pacal Boniface dans “Les intellectuels faussaires”

 

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