Comment transformer un être humain en monstre – En cours de rédaction

La monstruausité de l’holocauste ne cesse d’interroger sur les mécanismes qui ont pu mener les hommes à tuer d’autres hommes à une telle échelle, de façon aussi froide et systématique.

Membres de sectes ou intégristes religieux, extrémistes de gauche ou de droite, terroristes pour les uns, résistants pour les autres, violents par les mots mais aussi dans les actes, comment des hommes peuvent-ils se montrer aussi hermétiques au dialogue et indifférents à la vie humaine ? Depuis les travaux d’Hannah Arendt et l’expérience de Milgram, il semble admis que  peu de choses nous séparent des fanatiques et extrémistes en tous genres. Les fous de Dieu, comme les nazis, ne sont ni des esprits dérangés, ni des victimes de la misère sociale et intellectuelle.

Pour expliquer cette banalité du mal, cette facilité à renoncer à des principes moraux, l’hypothèse de l’irrationalité doit être écartée.

Les meurtriers (et tortionnaires) ordinaires ne sont pas des fanatiques. Ils ne tuent, ni ne se suicident par haine de l’autre, ni par inconscience. Dans une remarquable étude parue en 1994, un historien américain raconte ainsi comment 450 hommes ont exterminé, directement ou indirectement, près de 80 000 juifs. Sans passion. Sans réelle conviction. Sans folie non plus. Ces hommes n’étaient pas SS mais des policiers. Ils étaient trop âgés pour avoir été endoctrinés dans leur jeunesse et n’avaient fait l’objet d’aucune sélection particulière. S’ils se sont endurcis au fil des mois, ce n’étaient ni des tueurs professionnels, ni des antisémites radicaux. Aucun n’était préparé à commettre l’irréparable.

Les meurtriers (et tortionnaires) ordinaires ne sont pas des fous mais au contraire des acteurs extrêmement rationnels.C’est tellement vrai que le fou, loin d’être considéré comme le soldat idéal, est au contraire perçu comme une menace pour la bonne exécution d’un plan extrême. Les extrémistes ne sont pas non plus des esprits crédules. Si tel était le ca, il faudrait ranger la croyance en un Dieu né d’une vierge, mort et ressuscité dans le rayon des superstitions. Au contraire, les fanatiques ont la particularité de recourir à une violence organisée, qui exige un minimum de rigueur peu compatible avec des comportements irrationnels. Surtout, le raisonnement des terroristes est loin d’être incohérent. Il se caractérise même par une extrême cohérence, une très grande rationalité autour d’une idée centrale comme l’existence de Dieu, la nécessité de la révolution, la pureté de la race ou encore le respect de la nature qui conduit Sade à autoriser viols et meurtres sous prétextes qu’il s’agit d’actes naturels.

Alors si les bourreaux ordinnaires ne sont ni des fous, ni des fanatiques, comment expliquer la banalité du mal ?

Premier niveau explication : la propension à obéir à une autorité légitime. L’expérience de Milgram .

Second niveau d’explication : la peur (des représailles, de l’exclusion du groupe…) peut expliquer l’obéissance du sujet mais elle se révélerait insuffisante dans la durée si elle ne s’accompagnait pas par ailleurs du sentiment d’accomplir un acte légitime. L’idée de vouloir mourir et tuer pour des idées nous parait absurde et barbare. Et pourtant, le fanatisme n’est pas le fait de la crédulité. Ou alors il faut admettre que la crédulité, loin d’être réservée à la frange la moins éduquée de la population, est largement partagée. Elle va même de paire avec un bon niveau de connaissance. Les terroristes de l’IRA, des brigades rouges, du mouvement séparatiste basque ont en général un bon niveau d’étude et sont issus de milieux aisés. Des esprits brillants croient en l’astrologie, à l’existence de l’au-delà ou à l’homéopathie qui sont pourtant dépourvus de tout fondement scientifique ou adhèrent au christianisme, une histoire proprement invraisemblable qui repose sur l’existence d’un être à la foi homme et Dieu, né d’une vierge, crucifié puis ressuscité.Le mot même de crédulité évoque un excès de croyance, un rapport inconditionnel à certaines valeurs ou certains faits. Or le cerveau d’un terroriste, comme celui de monsieur tout le monde, a besoin de raisons pour croire. C’est ce que les psychologues appellent le biais de confirmation. C’est ce biais qui nous pousse à chercher ou interpréter des informations pour nous conforter dans nos convictions.

Dans un livre passionnant, « la pensée extreme », Gérald Bronner défend l’idée que la principale différence entre un fanatique et un homme ordinaire tient au fait que le premier place une valeur au-dessus de toutes les autres, quel que soit le contexte, là où un homme raisonnable ne cesse, lui, d’arbitrer entre différentes valeurs selon les situations. Des fanatiques de la vérité s’interdiront ainsi de mentir en toutes circonstances alors même que le mensonge, tout en restant répréhensible dans la plupart des circonstances, peut se justifier pour sauver des vies innocentes. C’est sans doute dans le principe d’une valeur suprême que réside le ferment du fanatisme. Ou plus exactement dans l’adhésion inconditionnelle à une valeur suprême.

Troisième niveau d’explication : s’agissant de comportements à caractère exceptionnel (tuer autrement qu’en situation de légitime défense, torturer…), des conditions bien particulières doivent être réunies sans, pour autant, s’inscrire dans un contexte de violence généralisée (guerre, guerilla…). La psychologie sociale repose ainsi sur l’idée que le comportement de l’individu varie en fonction de son environnement immédiat. Selon qu’il est seul, en famille, au travail ou en vacances, il n’éprouvera pas les mêmes sentiments et n’agira donc pas de la même façon. Le bien être animal érigé en valeur ultime n’est tenable que si le fanatique  fait partie d’un groupe qui partage les mêmes convictions. Toutes les expériences montrent qu’un individu peut difficilement croire contre tous. En fait tous les individus ont un désir ardent d’être en accord avec le groupe et partagent la peur d’être exclu. Sans devenir des tueurs froids, la plupart des hommes du 101e bataillon de police se sont endurcis. Ils n’ont rien de fanatiques. Issus de milieux ouvriers, trop âgés pour avoir été éduqués dans un contexte nazi, ce sont de simples policiers. Ils n’ont fait l’objet d’aucune sélection spéciale. Ils n’étaient absolument pas préparés à tuer des juifs. L’antisémitisme n’est d’ailleurs jamais évoqué. Le mois d’éducation idéologique sur la pureté de la race et les traits de caractère des juifs n’ont sans doute eu aucune influence. Seuls quelques uns ont visiblement éprouvé du plaisir à tuer, ce qui ne manquait pas de choquer leurs camarades et de constituer des entraves à la discipline. 

En fait, si les circonstances s’y prêtent, la violence est une tendance naturelle, le mal est la norme et non l’exception. L’obéissance à l’autorité n’est pas une explication mais une conséquence de la peur de l’exclusion, du conformisme, de la pression du groupe. 

Mais au juste qu’est-ce qu’un monstre ?

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