15 nouvelles pour philosopher avec Woody Allen

La mort, l’amour, la culture…

De la mafia italienne jusqu’à la révolution sud americaine en passant par Dracula et Madame Bovary, les nouvelles de Woody Allen (1) montrent combien les grandes réflexions métaphysiques – l’honneur, la peur, la mort, l’amour, l’espoir –  résistent mal au hasard et au principe de réalité.

 > L’honneur

« La vérité sur la mafia » – Pour en finir une bonne fois pour toutes avec la culture

Résumé : us et coutumes d’une organisation dominée par le code de l’honneur et la quête de respectabilité

Ce qui est drôle et intelligent : Le mélange de violence, de tendresse et de bêtise du « mafioso de base » dépassé par l’engrenage de la vengeance

Extraits : « Ce projet échoua quand Alberto Corillo (le Positiviste Logique) assassina Kid Lipsky en aspirant du dehors tout l’oxygène avec une paille. Le frère de Lipsky, Mendy (alias Mendy Lewis, alias Mendy Larsen, alias Mendy Alias) vengea le meurtre de Lipsky en kidnappant le frère de Santuccci, Gaetano (qui se faisait appeler Little Tony ou rabby Henry Sharpstein) et en le restituant plusieurs semaines plus tard dans vingt-sept bocaux à confitures. Ce qui donna le signal de départ d’un bain de sang »…

> La peur

 « Le comte Dracula » – Pour en finir une bonne fois pour toutes avec la culture

Résumé : Quand le compte Dracula doit affronter une éclipse imprévue et l’hospitalité insistante de ses proies

Ce qui est drôle et intelligent : La figure inédite du prédateur terrorisé

Extraits : « – Ah, vous êtes venu regarder l’éclipse avec nous ! – Eclipse ? – Bien sûr. Aujourd’hui, il y a une éclipse totale de soleil. – Quoi ? – Une obscurité intégrale dès midi, et pour quelques minutes. Regardez donc par la fenêtre (…) – Venez, asseyez-vous. Nous allons prendre un verre. – Un verre ? Non, merci, je dois filer… Euh, vous marchez sur ma cape ! – Là; détendez-vous ! Un peu de vin ? – Du vin ? Oh non, je ne bois plus – le foie et tout ça, vous savez ce que c’est. Et maintenant je dois vraiment partir, je viens de me rappeler que j’ai laissé l’électricité allumée dans mon château, la note sera salée »…

A lire : un recueil de nouvelles sur les vampires dont celle de W. Allen

> L’amour

« Madame Bovary, c’est l’autre » – Destins tordus

 Résumé : Père de deux garçons idiots et marié à une mégère devenue « ronde comme un ballon de plage », Kugelmass, professeur de lettres au City College, se voit offert la possibilité (aussi inespérée que miraculeuse) de connaître une aventure sentimentale et débridée avec Madame Bovary, le tout pour 10 dollars l’aller-retour dans le temps. D’inespérée, cette liaison va pourtant virer au cauchemar…

Ce qui est drôle et intelligent : La figure de l’homme marié pris dans la spirale d’une liaison qui vire au cauchemar (un thème traité dans Crimes et chatiments)

Extraits : « Vous pouvez rencontrer chacune des femmes créées par les meilleurs écrivains du monde. Celle de vos rêves, quelle qu’elle soit (…) Et pourquoi pas Emma Bovary ? Ca me semble parfait (…) Après avoir vidé une chopine, ils allèrent se promener dans la verdoyante campagne normande. ‘J’ai toujours rêvé d’un mystérieux étranger qui appraîtrait soudain, et me sauverait de la monotonie de cette grossière expérience campagnarde’, dit Emma en lui pressant la main (…) J’ai bien le droit au bonheur, pensa-t-il en respirant le parfum français d’Emma et enfouissant son nez dans ses cheveux. J’ai suffisamment souffert. J’ai entretenu suffisamment de psychanalystes. J’ai trop attendu. Elle est jeune, nubile, et je suis coincé ici, quelques pages après Léon et quelques pages avant Rodolphe ».

> La culture

« Le recyclage des adultes » – Pour en finir une bonne fois pour toutes avec la culture

Résumé : Tout ce qu’un honnête Américain doit savoir depuis la « théorie économique » jusqu’aux « études poétiques »

Ce qui est drôle et intelligent : L’idéee d’un programme de culture général accéléré mettant au même niveau réflexions métaphysiques et connaissances éminemment pratiques

Extraits : « Session d’été (…) Epistémologie : La connaissance est-elle connaissable ? Sinon, comment la connaissons-nous ? (…) Biologie moderne : Comment fonctionne le corps humain, et où l’on peut généralement le trouver (…) Lecture rapide : A la fin du trimestre (…), l’élève devra être capable de lire Les frères Karamazov en quinze minutes (…) Introduction aux Sciences sociales : Ce cours est destiné à instruire l’assistant(e) social(e) qui désire aller travailler ‘sur le tas’. Les disciplines enseignées comprennent : comment transformer les gangs d’adolescents en équipe de footbell, et vice versa »…

> La mort

« Ma philosophie » – Pour en finir une bonne fois pour toutes avec la culture

Résumé : Immobilisé par un accident domestique, Woody Allen part à la découverte des plus grands philosophes. Fasciné, il parachève son propre ouvrage de philosophie en deux après-midi, « déduction faite des heures de siestes et de casse-croûte »

Ce qui est drôle et intelligent : La mise en abime de la pensée saisie par le doute

Extraits : « Avant de formuler une quelconque philosophie, la première considération doit toujours être : ‘Que pouvons-nous savoir ?’ C’est-à-dire, que pouvons-nous être certains de savoir, ou certains de savoir que nous savions, à condition bien sûr que ce soit concevable. Ou l’avons-nous simplement oublié, et sommes-nous trop embarrassés pour dire quoi que ce soit ? (…) Entre parenthèses, par ‘concevable’, je n’entends pas ce qui peut être connu par la perception sensorielle, ou ce que l’esprit peut appréhender, mais plutôt ce que l’on peut dire être Connu, ou ce qui possède une Connaissance ou une Connaissabilité, ou au moins quelque chose dont on puisse parler à un ami ou à une connaissance »…

> La révolution

« Viva Vargas » – Pour en finir une bonne fois pour toutes avec la culture

Résumé : Renverser l’ordre établi c’est loin d’être évident. Concrètement parlant.

Ce qui est drôle et intelligent : Le révolutionnaire en éternel looser

Extraits : « Quelques-uns de nos meilleurs hommes ont attaqué un village aujourd’hui, pour se procurer de la nourriture, et aussi pour expérimenter la plupart des tactiques que nous avons élaborées. La plupart des rebelles s’acquitèrent à merveille de leur tâche, et bien que le groupe ait été entièrement massacré, Vargas considère cela comme une victoire morale »….

> L’intellectuel

« Le condamné » – Destins tordus

Résumé : Jugé coupable du meurtre de Brisseau – un traitre à la cause du parti -, Cloquet médite sur la vacuité de l’existence en attendant son exécution.

Ce qui est drôle et intelligent : Une satire de l’existentialisme, de la « nausée sartrienne » et, plus largement, des intellectuels français de la « rive gauche »

Extraits : « Un sentiment de nausée s’empara de lui tandis qu’il évaluait les implications de son acte. C’était une nausée existentielle, provoquée par l’intense sentiment de la contingence de l’être, et qu’on ne pouvait soigner avec un banal Alka-Seltzer. Il fallait pour le moins un Alka-Seltzer existentiel, produit qu’on ne trouvait que dans certaines pharmacies de la Rive gauche. C’était un énorme comprimé de la taille d’un enjoliveur de voiture, qui, une fois dissous dans l’eau chassait la nauséeuse sensation provoquée par le trop-plein de sentiment de contingence ».

> Encore la mort

 « Socrate et moi » – Destins tordus

Résumé : Simmias et Agathon annoncent à Allen-Socrate sa condamnation à mort. Ambiance…

Ce qui est drole : Le philosophe et la philosophie à l’épreuve du réel. Pas le concept du réel. Non, le réel réel.

Extraits « – Allen : La mort est un état de non-existence. Ce qui n’est pas n’existe pas. Donc la mort n’existe pas. Seule la vérité existe. La vérité et la beauté. Elles sont interchangeables, mais sont des aspects l’une de l’autre. Euh, qu’ont-ils dit exactement qu’ils prévoyaient pour moi ? (…) – Simmias : Notre plus grand philosophe serait-il un lâche ? – Allen : Je ne suis pas un lâche, et je ne suis pas un héros. Je me situe quelque part entre les deux (…) Simmias : Mais vous avez prouvé plusieurs fois que l’âme est immortelle ! – Allen : Et elle l’est. Sur le papier, tout au moins. Vous voyez c’est ça l’ennui avec la philosophie : elle n’est pas tellement fonctionnelle une fois qu’on est sorti de l’école. »

> Encore l’amour

« L’amour coupé en deux » – Destins tordus

Résumé : Comment faire quand on aime deux femmes avec la même intensité mais pour des raisons diamétralement opposées ? L’une pour son intelligence, son humour, sa culture, son élégance… L’autre pour sa « somptueuse crinère de cheveux dorés », ses « longues jambes flexibles » et « une silhouette, si pleine de rotondités et de courbes diverses que rien qu’à la caresser de la main, on avait l’impressio d’être dans le Grand Huit ». Que faire dès lors qu’on se refuse à pratiquer une poligamie insitutionnalisée, comme le font les Français, sinon se risquer à fusionner ces deux êtres en une seule femme parfaite ? Après tout, pourquoi l’amour serait-il fatalement coupé en deux ?

Ce qui est drôle et intelligent : L’idéal type de la femme cérébrale opposé à celui de la femme sensuelle

Extraits : »Ma seconde épouse était belle, mais dépourvue de tempérament. Je me souviens qu’une fois, alors que nous faisions l’amour, une curieuse illustion d’optique se produisit et, l’expace d’une seconde, elle eut presque l’air de bouger ».

> La folie

« Pourquoi j’ai tiré sur le président » – Destins tordus

Résumé : Soumis à un programme de recherche militaire sur la « quantité de LSD qu’un homme peut supporter avant d’essayer de s’envoler au dessus du World Trade Center », fait prisonnier par des adpetes la Kabbale avant d’être enrolé de force dans une secte puis de suivre un séminaire de psychothérapie, le héros se trouve finalement enrôlé par le président Gérald Ford pour lui tirer dessus de temps à autre…

Ce qui est drôle et intelligent : Un homme ordinaire emporté par le hasard, les manipulations scientifiques et la folie de ses contemporains

Extraits : « L’expérimentation des armes secrètes revêt une importance capitale pour le Pentagone; ainsi, la semaine précédente, j’avais été piqué par un dard à la pointe enduite d’un produit qui m’avait transformé en Salvador Dali pendant quarante-huit heures. Les effets secondaires s’accumulant affectèrent les organes de perception. Quand j’en arrivais au point de ne plus pouvoir distinguer mon frère Morris de deux oeufs mollets, ils me démobilisèrent. »

> La mort, toujours

« L’homme est-il superficiel ? » – Destins tordus

Résumé : Lorsque Lenny Mendel apprend qu’une de ses relations, Meyer Iskowitsz, est atteint d’un cancer, il en vient à souhaiter que la mort de son ami rende inutile tout visite à l’hôpital. Mais la mort de Meyer se fait attendre et les remarques de l’entourage se font franchement déplaisantes. La mort dans l’âme, Lenny se résigne a aller voir Meyer et tombe amoureux fou de l’infirmière, Miss Hill, au point de juger indispensable de revenir tous les jours rendre visite à son ami.

Ce qui est drôle et intelligent : L’amour plus fort que la peur de la mort

Extraits : « Mendel admetait que chaque homme doive mourir, et tirait même parfois quelque réconfort d’un paragraphe qui lui avait sauté aux yeux et disait que la mort n’est pas l’opposé de la vie, mais en fait naturellement partie (…) »

> La culture encore

« Le génie irlandais » – Dieu, Shakespeare et moi

Résumé : A l’occasion de la publication prochaine des Poèmes choisis de Shawn O’Shawn aux éditions Visqueux et Fils, Woody Allen se livre au décryptage d’un morceau choisi, « Au-delà d’Ichor », en éclairant métaphore, souvenirs personnels et nombreuses références à la tragédie antique.

Ce qui est drôle et intelligent : Une satire du poète contemporain, James Joyce alias Shawn O’Shawn, abscons et prétentieux.

Extraits : « Agamemnon. O’Shawn a toujours été obsédé par la guerre de Troie. Il n’arrivait pas à admettre qu’une armée fût assez stupide pour accepter un cadeau envoyé par l’ennemi en temps de guerre. D’autant qu’en s’approchant, on entendait distinctement rire à l’intéroeur du cheval de bois. »

> Le quotidien

« Le chantier infernal » – Le chantier infernal

Résumé : Quand la rénovation d’une maison tourne au chantier infernal et mérite qu’on inclut les entrepreneurs du bâtiment dans la typologie (pourtant exaustive) des pécheurs de Dante…

Ce qui est drôle et intelligent : un homme confronté à des professionnels incompétents, malhonnêtes, voire les deux à la fois

Extraits : « Au fur et à mesure que les devis pour les travaux arrivaient, je ne pus m’empêcher de penser que les prix annoncés correspondaient plus au budget de la rénovation du Taj Mahal. »

> La chance

« Les jolies colonies de vacances. ‘Coupez !’ » – L’erreur est humaine

Résumé : La société Miramax propose seize millions de dollars pour l’exploitation en salle d’un film réalisé par un adolescent au cours d’une colo cinéma. Une nouvelle inespérée pour ses parents si, par ailleurs, le couple organisateur de la colonie ne se mettait en tête de réclamer sa part du gâteau. Le père de l’adolescent, Monsieur Snell, et le directeur de la colonie, Monsieur Varnishke, optent pour une explication franche et virile… par correspondance.

Ce qui est drôle et intelligent : La question du partage de la propriété intellectuelle à l’épreuve d’un succès inattendu.

Extraits : « Cher Monsieur Varnishke, (…) même si le film de mon fiston a été tourné parmi les bidonvilles délabrés que vous n’hésitez pas à qualifier, dans votre brochure publicitaire, de « Hollywood des Carskills », il est exclu que vous perceviez le moindre pourcentage de ka manne qui revient en toute logique à la chair de ma chair (…) [Réponse de Varnishke] Monsieur Snell, mon très cher, (…) Le film de votre fils a été supervisé par – et je devrais même dire réalisé en collaboration avec – notre équipe ultra-performante qui, parole de Varnishke, constituerait d’ailleurs de précieuses recrues pour n’importe quel studio; ça nous éviterait peut-être leurs sempiternelles chazerai pour débiles de dix ans d’âge mental (…) [Réponse de Snell] Cher Monsieur Varnishke, Suggérer que votre équipe de bras cassés se situe au-delà de l’orang-outan sur l’échelle de l’évolution relève de l’hyperbole la plus azimutée (…) ».

> La création

« A Vienne que pourra » – L’erreur est humaine

Résumé : Producteur d’un nombre impressionnant de flops, Fabian Wunch en est sûr, il tient l’idée du siècle : une comédie musicale autour du personnage d’Alma Mahler, une « croqueuse d’hommes » de la Vienne fin de siècle, avec des dialogues dans la langue d’aujourd’hui, agrémenté de nombreuses libertés stylistiques et historiques… Un pari osé. Mais après tout, « A vienne que pourra », non ?

Ce qui est drôle et intelligent : Le tableau déjanté de l’intelligentsia viennoise de la fin du XIXe siècle.

Extraits : « (…) la première chanson, c’est Walter Gropius, Mies van der Rohe et Adolf Loos qui chantent La fonction crée la forme, de même que Blanches colombes et vilains messieurs commence avec Fugue for Tinhorns. Le morceau se termine, et qui fait son entrée ? Alma Mahler en personne, dans une robe que même Jennifer Lopez refuserait d’enfiler. Alma est accompagnée de son mari, Gustav. ‘Allons-y, beau ténébreux, dit-elle.  Secoue-toi. – Encore un strudel, répond le délicat compositeur. J’ai besoin d’une bonne décharge de sucre dans le sang pour ne ps succomber à mes ruminations morbides quotidiennes.’ Pendant ce temps, expliquait Wunch, Gropius fait de l’oeil à Alma, qui craque complètement pour lui. ‘J’aimerai agripper le gros pieu de Gropius’ se met-elle à chanter. »

(1) Woody Allen est l’auteur d’une centaine de nouvelles traduites en français, réunies dans cinq recueils : « Pour en finir une fois pour toutes avec la culture » (1972), « Destins tordus » (1975), « Dieu, Shakepeare et moi » (2001), « Le chantier infernal » (2007) et « L’erreur est humaine » (également paru en 2007).

Lire aussi

%d blogueurs aiment cette page :