L’avènement d’une architecture militante

Les villas chic ne font plus l’architecte

Dans une société française dominée par l’Académie des Beaux-Arts, les architectes modernes sont cantonnés à la réalisation de résidences principales et secondaires pour de riches commanditaires.

Maison Ozenfan, Villa La Roche, maisons-ateliers Lipchiltz et Mietschaninoff, maisons Ternisinien et Cook, villas Les Terrasses et Planeix, villa Savoye… Pendant de nombreuses années années, Le Corbusier perpétue en la modernisant la tradition architecturale de la villa bourgeoise en vigueur depuis la construction des premières maisons aristocratiques de plaisance au XIXe siècle. Il est loin d’être le seul.

Influencé par Joseph Hoffman, Mallet-Stevens se fait remarquer en 1923 avec la villa Noailles. En 1926-27, il réalise une suite de maisons cubiques villa d’Auteuil qui constituent un ensemble unique et lui valent de nombreuses commandes. 

Les premiers travaux d’André Lurçat sont également des villas. De 1923 à 1928, il en construit une douzaine. Lors d’un séjour de cinq ans à Paris, Adolf Loos construit une maison pour Tristan Tzara (1926) et en imagine une pour Joséphine Baker. 

Les années 30 marquent un tournant. Après avoir voulu concilier une conception aristocratique et une démocratisation de l’art, les modernes prennent leur distance  avec des réalisations élitistes. Après une période où les villas bourgeoises occupent le devant de la scène architecturale, les grands noms mettent un point d’honneur à privilégier l’habitat social, individuel ou collectif. La villa Stein et la villa Savoye sont les deux dernières maisons de standing construites par Le Corbusier. A l’exception notable de Mallet-Stevens, qui le paiera d’une exclusion postmortem du cercle des modernes, la génération du début du siècle met le cap sur les problématiques sociales et urbaines.

Avènement d’une architecture militante

La crise de 29 et le passage par l’URSS permet à Lurçat et au Corbusier de concevoir autre chose que des villas. Après la réalisation de son chef d’oeuvre, le groupe scolaire Karl Marx à Villejuif (1930-33), André Lurçat émigre en URSS en 1934 où il construit un hôpital pour enfants, un institut de physique et de chimie, une maison des ingénieurs…

C’est également en URSS que Le Corbusier réalise son premier immeuble. Cette réalisation lui ouvre un nouveau type de commandes : le pavillon suisse à la Cité universitaire en 1930, l’immeuble Clarté en Suisse en 1931, la cité-refuge à Paris en 1934.

La dimension politique du modernisme est à double tranchant en Europe. Elle rencontre un écho favorable en Allemagne et en Hollande mais renforce les préventions des pouvoirs publics et la domination de l’Académie en France. Ainsi que le souligne Michel Ragon, beaucoup de projets modernes ne voient pas le jour durant les années 30. En dépit du succès phénoménal de l’hôtel Lattitude 43 à Saint Tropez, Charles-Henri Pingusson ne parvient pas les projets qui suivent : église populaire, rue de Charonne à Paris, musée d’art moderne, aéroport du Bourget, stade de 100 000 places… Même constat pour Lurçat ou Perret dont les projets utopistes rencontrent l’hostilité des plus conservateurs et l’indifférence du plus grand nombre. Comme Le Corbusier, Perret échoue à tous les grands concours (plais de la SDN, des Soviets, du Trocadéro).

Il faut tout le talent d’un Corbusier pour exploiter échecs et incompréhensions, tout le sens politique d’un Perret pour décrocher quelques commandes publiques (Mobilier national, Musée de l’industrie et du bâtiment) ou le soutien inconditionnel d’un élu comme ce sera le cas pour Garnier qui bénéficie de l’amitié du maire de Lyon pour surmonter la chape qui pèse sur l’architecture moderne. Encocre faut-il souligner que cette ostracisme n’est pas toujours la conséquence du conservatisme des architectes ou de la frilosité de l’Etat. Quand le CIAM propose la construction d’une unité pour 3000 habitants à l’occasion de l’exposition universelle de 1937, le projet est accepté par les Beaux-Arts, par la préfecture et par le parlement mais se heurte à la mauvaise volonté du conseil municipal de Paris qui refuse de s’engager à ne pas détruire la future cité. 

Franck Gintrand

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