Le béton et le social

Dans la phase d’industrialisation, à la fin du XIXème siècle, le marché du logement est incapable de répondre aux besoins nouveaux généré par l’essor de l’urbanisation. Les taudis et la misère urbaine se développent. C’est sur la nécessité de remédier à ces maux que l’architecture du logement social va se développer. A tel point que de 1900 à 1960, le logement social est un moteur important de la pensée architecturale. 

Premier signe d’une préoccupation nouvelle, les Expositions universelles contribuent à populariser la question du logement social sous forme de plans, de maquettes et de réalisations. La maison monofamiliale est privilégiée contre l’habitat collectif. La cité Napoléon joue un rôle de repoussoir et se voit comparer à une « grande caserne ».

Cap sur l’habitat social

Les logements sociaux commencent néanmoins à se développer de façon significative à partir des années 1890. Des lois encourage la création d’organismes d’habitation à bon marché par des exemptions d’impôts et la facilitation du crédit. Aux Pays-Bas, Oud construit de nombreux logements à toit plat, notamment dès 1925 dans la cité Kiefhock à Rotterdam. Egalement originaire de Hollande, Mart Stam travaille au travaille à l’ambitieux projet de nouveau quartier du Hellof, à Frankfort, boosté par le programme de logements sans précédent de la République de Weimar. 

Sans doute parce que l’exode rural y est plus limité, la France ne connait pas d’initiatives d’une telle ampleur. Aucun grand architecte français de la fin du XIXe siècle ne s’investit, on serait même tenté de dire, ne se compromet dans la réalisation de logements sociaux. Seule exception notable, Henri Sauvage qui, bien que n’étant pas un moderne, est le premier architecte important, à s’intéresser au logement social. C’est lui qui prvilégie une architecture fonctionnelle et innovante en béton. Ainsi au 7 rue Trétaigne l’immeuble construit dans une rue relativement étroite présente une façade partiellement en biseau inspirée des bow windows pour  éviter que la vue ne butte sur l’immeuble d’en face. Au 26 rue Vavin, Sauvage conçoit un immeuble en gradins pour prolonger les appartements par des terrasses, une idée qui rappelle le parti pris de la Maison Scheu de Loos et que l’architecte français reprendra pour l’immeuble du 13 rue des des Amiraux, autre immeuble à gradin, que l’on qualifiera de style « style babylonien », et première unité d’habitation comprenant des services collectifs.

Mais c’est la nouvelle génération des architectes d’avant-garde qui en fait son credo politique. Lauréat du Prix de Rome, Tony Garnier nargue l’autorité académique en envoyant – pendant son séjour à la villa Médicis –  les dessins d’Une Cité industrielle. C’est une déclaration politique : l’architecture doit s’intéresser à la grande demande du temps – on est en 1904 – qui est celle de la population des villes industrielles. Le logement est bâti en béton armé, dans des formes rudimentaires ; mais inséré dans la végétation. Il faut insister là-dessus, sur cette compensation de la pauvreté voulue de l’architecture par un cadre végétal plus noble, un thème constant chez cet architecte.  

Dans son manifeste de 1934, l’UAM proclame : « l’art moderne est un véritable art social. Il ne peut y avoir d’art sans foi commune… Nous rêvons de villes vastes, saines, aérées, joyeuses dans la verdure… »

Habitat vertical ou horizontal ?

La valorisation de l’habitat individuel par rapport à l’habitat vertical conduit les architectes à tenter une synthèse qui ne consiste plus à concevoir le lotissement comme la seule réponse collective à une aspiration individualiste ; dès 1922, Le Corbusier propose des immeubles-villas où chaque appartement possède un jardin (d’ailleurs, supérieur en superficie à ceux de certaines « chalandonettes » des années 70).

Le rêve avorté de la cité en immeuble 

Mais le logement social ne prend son envol qu’après la guerre. L’État s’engage massivement dans l’effort de construction de logements, notamment sous la forme de grands ensembles.

A l’origine de la monumentalité de l’habitat collectif, un rêve : la mutualisation des services collectifs au sein même de l’immeuble, la ville dans la ville ou encore la ville à l’abri de la ville. Dans la cité radieuse, les habitants disposent de services tout à fait originaux : livraison de denrées fraîches, de repas préparés, une auberge à destination des parents et amis de chaque occupant, une créche sur le toit, une école maternelle, etc ; bref, une organisation perfectionnée, mais qui est totalement en porte-à-faux en termes d’usage et de coût. Avant même la livraison du bâtiment, dans un climat qui a changé – nous ne sommes plus dans les années enthousiastes de la Libération – l’Etat se résigne à étudier une solution pour sortir d’une configuration qui n’est pas gérable en termes de charges locatives.  Et c’est ainsi, qu’avant même la livraison du bâtiment, l’Etat prend une décision : l’immeuble sera entièrement vendu en copropriété. L’immeuble va ainsi perdre son statut, et tous les services qui étaient intégrés dans cet embryon de service public de l’habitat vont également disparaître, eux aussi, avec ce changement de statut juridique. Changement qui n’ira pas sans difficulté. Il faudra en effet des années pour que l’Etat apaise les esprits des locataires qui ont longtemps considéré comme leurs biens propres les espaces collectifs, notamment le gymnase sur le toit. Bref, l’Etat y mettra le prix, et vendra les appartements à très bas prix et réussira autour de 1954/55 à se débarrasser littéralement de cette dotation devenue encombrante.

Les barres limitées à 300 et 400 logements conduisent à une transformation complète du paysage urbain.

Les résistances contre les immeubles-barre sont de nos jours considérées comme profondément ancrées dans le terroir. La solution de Renaudie à Ivry a consisté à casser la polarisation des significations que provoque l’orientation spatiale de l’immeuble-barre, le cap donné à suivre à l’immeuble-paquebot. En conséquence, ses « étoiles » ont un caractère tous-azimuts, sous l’influence de l’idée de l’habitat « proliférant » et « intermédiaire », qui se manifesta pour la première fois lors de l’Expo de Montréal de 1967.

Il faudra attendre le milieu des années 70 pour que de jeunes architectes associent modernité et urbanité. Le premier jalon de cette vision est le passage des Hautes- Formes à Paris (13e) réalisé par Christian de Portzamparc et Georgia Benamo entre 1975 et 1980. Construit autour d’une ruelle, il marque les premiers pas d’un « retour à la ville » dans lequel le béton est haut, lisse, mais démontre le potentiel urbain de sa texture.

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