Béton, architecture et ingénierie

A l’origine, le mot architecture désigne l’art de clore et de couvrir des lieux. Mais l’acception qu’en donne Vitruve est beaucoup plus large puisque, pour lui, l’architecture englobe toutes les sortes de bâtiments civils ou religieux mais aussi les ponts, les aqueducs, les ports, ainsi que les villes.

Dissociation de l’ingénierie de l’architecture

Au XVIe siècle, on assiste à une première distinction entre les architectes civils et les architectes en charge des bâtiments et des machines de guerre qui prennent le nom d’ingénieurs. Jusqu’à la première révolution industrielle, ces ingénieurs sont logiquement issus d’écoles militaires. En France, la création de l’École Centrale de Paris en 1829, marque l’essor de l’ingénierie civile pour répondre aux besoins d’infrastructures de transport et d’infrastructures urbaines, de constructions hydrauliques et industrielles. 

A partir de la révolution et du début du XIXe siècle, l’ingénierie civile est enseignée dans des écoles telles que le Conservatoire des Arts et Métiers  ou l’Ecole Centrale de Paris. A titre d’exemple, le cours qui y est dispensé sur les « Constructions civiles » en 1854 traite des habitations, des édifices municipaux, des édifices ruraux, des édifices de l’industrie et des travaux publics. Il faut dire que le XIXe siècle voit l’essor d’un grand nombre de nouveaux bâtiments utilitaires comme les écoles, les abattoirs, les logement sociaux, les gares ou la forte évolution de bâtiments déjà existants comme les halles, les prisonsou les hôpitaux. 

L’architecture indissociable de la sculpture

L’architecture est une des quatre disciplines enseignée à l’Ecole des Beaux-arts, avec la gravure, la sculpture et la peinture. Reposant sur une logique de concours, depuis l’admission jusqu’au concours de Rome, l’école est très conservatrice. Le cours de théorie de l’architecture est basé sur le seul examen des formes architecturales de l’antiquité. Les canons de l’esthétique Beaux-Arts sont fixés dès le règne de Napoléon III lors des extensions apportées par deux architectes formés à l’École des beaux-arts de Paris et lauréats du prix de Rome. Ce style se caractérise par un éclectisme de bon ton, une profusion ornementale, la polychromie dans le décor des façades et une conception monumentale. 

L’impossible réconciliation entre architecture et construction 

Nommé à l’école des Beaux-arts, Viollet-le-duc finit par jeter l’éponge.  Il faut dire que Viollet-le-Duc s’attache à l’aspect constructif et se concentre en particulier sur les charpentes métalliques (l’architecture trouve alors une nouvelle étymologie basée sur le grec Techné, la force, la structure, la charpente). Comme Émile Trélat, il constate qu’il est fréquemment demandé aux architectes, durant ce début de la seconde moitié du xixsiècle, la réalisation d’oeuvres plus communes, plus courantes que les grands édifices publics, qui nécessitent une instruction et une formation spéciales, plus courte que la formation académique. A côté de l’architecte-artiste formé à l’École des Beaux-Arts, il faut aussi, selon lui, un architecte qui soit un habile constructeur, un professionnel compétent, la formation correspondant à ce besoin n’existant pas, en France, en 1865.

La situation est rendue d’autant plus complexe que, dans le même temps, la profession d’ingénieur civil se développe et se pose en concurrent direct des architectes sur le marché de la commande publique et privée. De nouveaux bâtiments (les gares ou les grands magasins, par exemple) soulèvent notamment la question de savoir qui de l’architecte ou de l’ingénieur doit avoir le denier mot. Ainsi à Tours, la rivalité pour l’attribution du plan de la gare oppose les ingénieurs de la compagnie PO et l’architecte V.Laloux. La conflit prend fin en Avril 1894: le projet de V.Laloux, soutenu par le maire, est retenu pour la nouvelle gare de Tours, mais seulement pour la façade.

Aux yeux de Viollet-le-Duc, et plus largement des architectes en quête de renouveau, l’Ingénieur et la Machine sont les symboles d’une modernité emprunte de rationalité et d’efficacité. Et Viollet d’avertir : « s’ils persistent (…) à refuser à la science le concours qu’elle ne demande qu’à leur prêter, les architectes ont fini leur rôle : celui des ingénieurs commence, c’est à dire le rôle des hommes adonnés aux constructions, qui partiront des connaissances purement scientifiques pour composer un art déduit de ces connaissances et des nécessités imposées par notre temps ». La performance du Crystal palace connait un énorme retentissement. La construction de la tour Eiffel également. Le thème de l’ingénieur « homme de l’avenir » destiné à supplanter l’architecte « homme du passé » ne date donc pas du Corbusier.

Franck Gintrand

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