La bourgeoisie libérale

L’art moderne n’aurait jamais vu le jour sans une bourgeoisie avant-gardiste soucieuse de se distinguer d’une classe de « nouveaux riches » adeptes d’un style saturé de références historiques qui se verra bientôt qualifié de « pompier ». Richard Kurdiovsky note ainsi au sujet du couple Stoclet qu’ils « étaient habitués à vivre dans un luxe raffiné et de bon goût, leur objectif étant de donner à leur existence une forme esthétique. » A l’inverse du style surchargé des beaux-arts, la culture de l’élite se veut caractérisée par une certaine « retenue ». Selon la règle du (bon) goût que le comte de Shaftesbury est le premier à évoquer au XVIIIe siècle, la mesure et l’harmonie du style palladien – représenté par le travail d’Aldrich à Oxford, incarne le « décorum ». En 1885, la jeune revue littéraire belge, l’Art moderne, fondée par deux jeunes avocats, déclare ainsi détester « et les monuments en maussade Renaissance flamande, et les maisons en néo-gothique prétentieuse et apoplectique d’ornements, et les portes cochères à tête de lions, et les sonnettes en gueule de tigre… » Dans son « essai d’histoire des cultures en Europe au XIXe siècle », Christophe Charle décrit ces bourgeois modernistes et libéraux adeptes d’un art nouveau et désireux de « trouver chez les artistes un esthétique en accord avec la société industrielle nouvelle maintenant bien établie ». 

En France, le soutien d’une certaine élite pallie en partie mais en partie seulement le conservatisme dominant de l’Académie. Alors que les industriels allemands suivent Gropius et que les villes de Weimar, puis de Dessau, lui permettent de créer le Bahaus; alors que la municipalité socialiste de Vienne encourage les expériences de logements des architectes autrichiens; alors que des municipalités hollandaises prennent des options sur les architectes du Stijl, l’architecture française ne fait l’objet d’aucun grand programme. L’Académie réussit à éliminer tous les projets modernes au concours pour le palais de la SDN. Le Corbusier travaille essentiellement grâce à quelques clients mécènes : Gabriel Voisin, le constructeur d’avion et de voiture, finance son plan de Paris et  la construction du pavillon de « L’esprit nouveau », l’industriel Henri Frugès lui commande la même année  la cité ouvrière de Pessac. Ainsi que le souligne Michel Ragon, « pour se faire entendre en France, il fallait crier très fort. » Le drame du Corbusier c’est que croyant en l’autorité de l’Etat et aux vertus de l’industrie, il n’a jamais intéressé celle-ci ni obtenu la reconnaissance de celui-là, avant l’unité d’habitation de Marseille, avant Chandigarh.

Franck Gintrand

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