Le béton et l’esthétique de l’ossature

Définissant une structure porteuse constituée d’éléments solidaires, l’ossature est presque aussi vieille que l’architecture. Les charpentiers y recourent pour concevoir des toitures en pentes puis des maisons entières. Avec l’invention de l’ogive, l’architecture gothique accomplit le tour de force de transmettre toutes les poussées aux angles de la travée et de faire perdre au mur l’essentiel de sa fonction de soutien. Mais à partir de la renaissance, le mur porteur monopolise de nouveau l’attention des architectes. Il faut attendre l’essor de la production industrielle pour que la construction en ossature des maison à colombages et des édifices gothiques fasse son grand retour. L’ossature métallique remplace l’ossature en bois. Couplée au verre, elle permet aux serres d’atteindre des dimensions inédites. La serre mexicaine du Jardin des plantes est construite de 1834 à 1836, le Cristal palace de Paxton au milieu du siècle.  D’emblée, l’ossature métallique apparait comme une technique de construction appliquée à l’industrie. Un écrivain écossais, Samuel Smiles y voit « non seulement l’âme de la moitié des manufactures, mais peut-être bien la source de la civilisation. » Pour la première fois, Henri Labrouste laisse les charpentes métalliques totalement apparentes dans deux édifices publics : la bibliothèque Sainte-Geneviève et la Bibliothèque nationale. L’innovation suscite l’intérêt et la curiosité mais ne convainc pas. Il faut toute la détermination de Napoléon III pour que Baltard se résigne à concevoir les nouvelles halles centrales exclusivement en fer. Sa réaction, relatée par Haussmann, montre à quel point l’esthétique du nouveau matériau fait l’objet d’un véritable rejet de la part des tenants de la grande l’architecture : « Le fer ! c’était bon pour les ingénieurs; mais, qu’est-ce qu’un architecte, « un artiste » avait à faire de ce métal industriel ? Comment! Lui, Baltard, un Grand Prix de Rome, (…) se commettre avec un élément de construction que ni Brunelleschi, ni Michel-Ange, ni aucun autre des maîtres n’avait employé ! »

Les limites du métal 

Dès 1922, Mies van der Rohe donne sa vision du gratte ciel américain. Dans deux projets qui ne seront jamais réalisés, il imagine une enveloppe et des cloisons de verre laissant voir la structure métallique. L’inventivité et la poésie du principe architectural suscite l’admiration de ses confrères mais ne suffira pas à réconcilier les Européens avec le métal. L’usage du fer en dehors de l’architecture industrielle peine à convaincre pour des raisons techniques et esthétiques. Le métal résiste mal au feu et à la corrosion. Pire, il ne peut être qu’une structure, pas une surface, et cette limite suffit à la discréditer aux yeux des architectes. 

Béton et architecture industrielle

Le béton fait son apparition dans le dernier tiers du XIXe siècle. Si ce matériau donne rapidement lieu à des constructions audacieuses comme la salle du Centenaire ou de belles ou le théâtre des Champs-Elysées, ni l’une, l’extérieur de ces bâtiments  ne permet de deviner l’audace de leur structure. Comme pour le fer, le principe qui consiste à laisser l’ossature apparente est d’abord et presque exclusivement la caractéristique des bâtiments industriels ou de service comme en témoignent le garage Ponthieu à Paris (1907) et l’usine Esders (1919) des frères Perret mais aussi l’usine Fagus de Walter Gropius et Adolf Meyer (1913), les nouveaux bâtiments du Bahaus à Dessau dessinés par Gropius ou l’usine Fiat du Lingotto de l’architecte-ingénieur Giacomo Mattè Trucco (1915-22) qui contribue également à populariser les constructions à toit plat. Convaincu de la nécessité pour l’architecture de se ressourcer radicalement dans l’ingénierie, Le Corbusier présente cette dernière réalisation comme « un des spectacles les plus impressionnants que l’industrie ait jamais offerts… une œuvre florentine, ponctuelle, limpide, claire ». Les termes utilisés par Perret (« pylone » pour piliers, « pont » pour arc) révèle que les ponts en béton constituent une autre source d’inspiration importante.

L’ossature comme principe esthétique

A l’inverse du fer dont l’utilisation s’est heurtée à de fortes résistances de la part des architectes, l’ossature en béton est adoptée par les tenants l’Art moderne comme par ceux de l’Art Déco. En revanche, seuls quelques architectes la rendent visibles. Depuis Viollet-le-Duc, ce parti pris consistant à dissocier les éléments porteurs du remplissage puise ses sources dans l’art gothique. L’attachement de Viollet-le-Duc à montrer la structure inspire les générations suivantes. Comme Anatole de Baudot, Auguste Perret en fait le fil conducteur de son oeuvre depuis le 25 rue Franklin jusqu’à l’église Saint-Joseph du Havre (1954-56). En 1929, il affirme que « si la structure n’est pas digne de rester apparente, l’architecte a mal rempli sa mission ». 

Franck Gintrand

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