Le béton et le parement 

Le parement prend son essor avec l’invention du « béton romain ». Pour construire rapidement des murs épais, la technique de l’opus caementicium consiste à noyer entre deux parois des matériaux divers dans du ciment. La technique utilisée au début du XXe siècle est sensiblement différente. Elle consiste à remplir une ossature d’une maçonnerie traditionnelle ou à recouvrir des parois d’un placage en pierre ou en brique. Ce choix tient à des raisons esthétiques, le béton étant jugé trop grossier et trop imparfait pour être montré tel quel. Mais il tient également à des raisons techniques. De même que la fonte est recouverte d’une maçonnerie pour lutter contre les incendies et assurer le raidissement de la structure, de même que le fer est peint pour éviter la corrosion, le béton est vu comme un matérieu perméable, ce qui est vrai lorsqu’il n’est pas correctement fabriqué, un cas courant dans les premières années. L’altération rapide des murs en béton de l’église Sainte Marguerite du Vésinet n’a rien d’un cas isolé. Avant que le gouvernement français réglemente la composition et l’utilisation du béton, et même après, les ingénieurs tâtonnent et procèdent de façon empirique. Contrairement à une idée reçue, même les frères Perret, qui se présentent pourtant comme les grands spécialistes du béton armé, maîtrisent mal le process de fabrication. La composition du béton reste aléatoire. Le maillage en fer, trop proche de la surface, s’oxyde.

« Le béton, je le mets dans les fondations ! »

Au vu des premières réalisations en béton apparent, le congrès des architectes de Londres de 1909 juge que « l’aspect indigent (du béton) ne convient guère aux façades ». Victor Laloux, l’architecte de la gare d’Orsay, ironise sur la passion d’Auguste Perret pour le nouveau matériau : « Moi aussi, je fais du béton armé mais je le mets dans les fondations ! » (4) Même Boileau dont l’intérêt pour le béton ne se dément pas, y compris après l’expérience malheureuse de  Sainte-Marguerite du Vésinet, fait son mea culpa : « Pour les édifices un peu artistiques (sic), il faut trouver des formes discrètes, ce qui ne semble pas facile avec une matière qui se présente en masse et en surface » (9). Dès lors qu’il s’agit de l’apparence de bâtiments officiels ou d’habitats d’un certain standing, le recours au béton est exclu. 

La technique du plaquage

L’architecte du béton, Auguste Perret, lui-même, sacrifie pendant plusieurs années au conformisme ambiant. L’architecte a beau affirmer que « le béton, c’est de la pierre que nous fabriquons, bien plus belle et plus noble que la pierre naturelle », ses constructions ont beau être en béton, elles se gardent bien de le montrer au regard des passants. La façade de l’immeuble de la rue Franklin à Paris, sa première réalisation importante (1903), est recouverte de minces plaques de céramique confectionnées par Alexandre Bigot et par de très décoratifs panneaux de remplissage en grès flammé. Un choix qu’il justifiera en 1933 par la conviction qu' »un revêtement était nécessaire à la bonne conservation des fers ». Huit ans plus tard, Perret semble décidé à franchir le pas mais les esprits, eux, n’ont guère évolué. Sur le chantier du nouveau théâtre des Champs-Elysées, il lui faut composer avec un autre architecte, Henry Van de Velde, et plusieurs autres intervenants. Son projet de façade en béton apparent ne passe décidément pas. A la demande du maître d’ouvrage, le mur est recouvert de plaques de marbre blanc veiné de gris et, sous la marquise, des plaques de marbre gris veiné de blanc et de noir, auxquelles s’ajoutent les bas reliefs réalisés par Bourdelle qui s’impose comme le véritable concepteur de la façade. Le placage de la façade de la salle de concert Alfred Cortot (1928-1929) sera, lui, en dalles blanches poncées de pierre de Semons (L). Henri Sauvage, pour sa part, recouvre l’immeuble du 26 rue Vavin (1912-1913) des mêmes carreaux de faïence que ceux des couloirs et des stations du chemin de fer métropolitain.

Le placage viennois

La technique du placage est inventée par Otto Wagner. Les pavillons de la station de métro Karlsplatz présentent une structure en fer qui porte des dalles de marbre blanc de Carrare. Pour la partie supérieure de la façade de l’élise Saint Leopold am Steinhof, l’architecte recouvre une maçonnerie en briques de plaques de marbre blanc de Carrare soutenues par de minces bandes horizontales, chaque dalle étant fixée par des boulons en cuivre. Les façades de la Postsparkasse (1903-12) et du 40 Neustiftgasse adoptent le même procédé même si les dalles rivées au mur ne sont qu’un motif puisqu’elles sont en réalité fixées au mur avec du mortier. Soucieux d’inventer des surfaces parfaites, l’architecte va jusqu’à recouvrir les murs intérieurs de la Postsparkasse de plaques de verre pour les protéger de l’usure. Peut-être adopté à l’origine pour des raisons d’économie, le placage extérieur est repris par Hoffmann pour le palais Stoclet et pour le sanatorium du Westend. Dans ces deux cas, les plaques dissimulent complètement les structures porteuses (en béton ou en métal) de façon à créer des volumes parfaitement cubiques. Pour l’immeuble qu’il construit pour Goldman et Salatsch et qui fait face au palais impérial, Loos choisit avec beaucoup de soin le marbre destiné à habiller le soubassement de la façade. Déjà révolutionnaire par son austérité radicale, la construction n’aurait sans doute jamais été acceptée sans cette concession à l’habillage.

La Loi du Ripollin du Corbusier

Le Corbusier n’a pas toujours été un adepte inconditionnel du béton. Si un stage chez Auguste Perret le convainc de l’intérêt du matériau, il nourrit les mêmes préventions esthétiques que ses contemporains. Son apparence l’indiffère quand elle ne le rebute pas. Fasciné par la surface lisses des produits industriels, il ne tarit pas d’éloge sur « l’impression d’acier décolleté et poli » des modénatures du Parthénon et rêve de façades aussi parfaites que la surface métallique d’une automobile ou d’une turbine électrique (M). A l’instar de Loos qui ne jure que par le « crépi à la chaux », il énonce « La Loi du Ripolin » en 1925. S’il choisit de recouvrir de couleur les maisons en béton de son premier lotissement à Pessac (1924-1926) c’est, dit-il, pour éviter l’impression d’un « insupportable amas compressé sans air » et mieux intégrer les maisons à l’environnement naturel (N). Au début des années 30, il abandonne les enveloppes enduites et peintes, privilégie le verre et l’acier pour la façade de ses premiers immeubles puis recourt à des matériaux contrastés pour le Pavillon suisse de la Cité universitaire réalisée en 1929-1933 (plate-forme en béton supportant une ossature métallique avec de la pierre naturelle sur l’arrière) et la villa de week-end de la Celle-Saint-Cloud construite en 1934 (pierre meulière pour les murs, de la terre et de l’herbe sur les voûtes en ciment armé, du verre en briques « Nevada » ou en glace claire). Seule exception : les piliers du pavillon de la Suisse à la cité universitaire en 1930-1932 qui en montrant les imperfections des moules annoncent un parti pris que Le Corbusier systématisera après la guerre. 

La noblesse du placage selon Roux-Spitz

Si les modernes les plus résolus finissent par opter pour un béton apparent ou un enduit peint, il n’en va pas de même pour Robert Mallet Stevens et Michel Roux-Spitz. Ces architectes qui ont en commun de travailler pour une clientèle aisée optent résolument pour le placage, le premier à la villa Cavrois, le second pour les façades des quatre immeubles de la série blanche. Roux-Spitz justifie sa prédilection pour le plaquage en pierre d’Hauteville par le piètre résultat des solutions privilégiées à l’époque par Le Corbusier et Perret : « Ainsi s’impose l’architecture « photogénique » (…) Tel mur nu, innondé de soleil, se pare de la pureté d’un marbre grec, qui n’est en réalité qu’enduit ou piteux béton, même si l’on a fait l’effort de le camoufler par de petits cailloux roses et gris, gentiment choisis et placés dans des coffrages, en surcharge inutile à la résistance, en surcharge de la dépense, lesquels petits cailloux sont ensuite coûteusement et patiemment bouchardés – comme la pierre – pour devenir, au bout de quelques années, du gris le plus pauvre, le plus désolant ». 

Le placage de pierre mince attachée connaît un engouement inattendu dans les années 90. Carlos Ott, un architecte uruguayen et canadien utilise ce procédé pour le nouvel opéra Bastille inauguré en 1989.  Mais la dégradation très rapide de la façade du bâtiment nécessite la pose de 5000 m2 de filets de sécurité et la condamnation des constructeurs au remplacement des 36 000 dalles en pierre calcaire contribue à discréditer cette technique. Retour au béton apparent mais aussi un regain d’intérêt pour le verre et le fer.

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Franck Gintrand

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