Le béton et l’architecture industrielle

Les premières usines à recourir au béton sont réalisées par un ingénieur F. Hennebique dans le nord de la France (filature Charles VI à Tourcoing, 1895; filature Barrois à Lille, 1896) et en GrandeBretagne (minoterie de Swansea, 1897). La rivalité naissante entre le métal et le nouveau matériau est rapidement tranchée par  le grand incendie de l’usine la Pacific Coast Borax, qui survient en 1902, à Bayonne, aux Etats-Unis. Dans les décombres fumants, l’acier a fondu tandis que les planchers en béton armés, eux, sont restés intacts. L’historien Reyner Banham fait de cet événement le point de départ de la diffusion du nouveau matériau pour la construction de silos, d’entrepôts et d’usines. 

Des architectes constructeurs d’usines

Aux Etats-Unis, en France et en Allemagne, les architectes qui défendent l’utilisation du béton sont également ceux qui travaillent pour l’industrie. A Détroit, Albert Kahn utilise le béton armé breveté par son frère pour réaliser sa première usine Packard. Cette réalisation connaît un succès immédiat sans pour autant favoriser l’éclosion d’une architecture moderne, Kahn passant indifféremment du style Renaissance aux styles Tudor, Néo-classique ou encore Art-déco.

En Europe, la corrélation entre architecture industrielle, béton et modernisme est en revanche très forte.

C’est en Allemagne où l’industrie devient une priorité d’Etat que les usines se doublent d’une ambition esthétique. Pour la première fois, un architecte, Behrens est engagé comme conseiller artistique pour le design industriel d’AEG. Il contribue à la création du logo de l’entreprise, conçoit ses catalogues et construit son complexe industriel de 1902 à 1913. Walter Gropius devient le chef de son bureau (1907-1910) où Ludwig Mies van der Rohe (1908-1911) puis Le Corbusier (1910-1911) font un apprentissage. Suivant son exemple, Gropius se fait connaître grâce à la commande d’un projet d’usine pour l’entreprise Fagus, à Alfeld an der Leine puis avec les bureaux de l’usine modèle du Deutscher Werkbund pour l’exposition de Cologne (1914).

Dans l’usine Fagus, que Walter Gropius, futur fondateur du Bauhaus, réalise avec Adolf Meyer, la grande façade vitrée met en scène la structure béton de l’escalier à l’intérieur du bâtiment. Ce principe d’une transparence révélant l’ossature va se développer et se répandre. Par exemple dans l’usine Van Nelle de J.A. Brinkman et L.C. Van der Vlugt à Rotterdam en 1926-1930 ou dans la manufacture de chaussures d’Owen Williams à Beeston, en Angleterre, en 1930-1932. Dans cette dernière, les planchers champignons expriment clairement le monolithisme du béton. On retrouve également ce principe dans le siège social Johnson que Frank Lloyd Wright bâtit entre 1936 et 1939 à Racine, USA. 

Le hollandais J.-P. Oud conçoit un projet pour une usine à Purmerend en 1919.

En France, l’architecte Auguste Perret construit également de usines. Il conçoit aussi des docks pour le port de Casablanca. Bien qu’il n’ai jamais construit d’usine, l’architecte lyonnais Tony Garnier rêve, quant à lui, d’une cité industrielle qu’il imagine dans les moindres détails.

L’industrie source d’inspiration pour les architectes

Pour donner naissance à une architecture du présent, il ne suffit pas d’affirmer comme le fait Viollet-le-Duc que « c’est être barbare que de reproduire à Paris ou à Londres un temple grec, car l’imitation transplantée de ce monument indique l’ignorance du principe qui l’a fait élever », ni de se livrer à une critique en règle de l’Académie : « Peu d’idées pratiques, beaucoup de préjugés,  aucune connaissance des matériaux de notre pays et des moyens de les employer (…) aucune idée de la conduite et de l’administration des chantiers, aucune méthode, et la manie de faire des monuments, lorsqu’il simplement d’élever des constructions solides, convenables, appropriés aux besoins ». Encore faut-il proposer un modèle alternatif. Dès 1852, une délégation d’artistes travaillant pour l’industrie demande à Napoléon III la création d’un musée des arts industriels. L’idée ne verra pas le jour mais le mariage des deux mots fait hurler les membre de l’Académie et suscite l’ire du peintre Ingres : « Maintenant on veut mêler l’industrie à l’art. L’industrie ! L’industrie nous n’en voulons pas ! Quelle reste à sa place et ne vienne pas s’établir sur les marches de notre école, vrai temple d’Apollon, consacré aux arts seuls de la Grèce et de Rome ! » Autant dire que l’idée d’un style végétal n’est pas mieux accueillie. Qu’importe. En 1894, une université populaire est fondée à Bruxelles. Le jeune architecte, déjà célèbre pour ses prises de position en faveur de l’art nouveau, Henry van de Velde, y entame une série de conférences intitulées « Art, Industrie, Ornement ». 

Les photographies de Walter Gropius reprises par Le Corbusier font des usines et des produits industriels des représentations iconiques de la modernité. Grand amateur d’automobile, le Français va même jusqu’à placer sur une même page ce qui apparait comme une provocation : le Parthénon et la Delage grand-sport. C’est lui encore qui s’inspire ouvertement de la marque Citroën pour baptiser sa maison manifeste « Citrohan ». Les échanges entre l’industrie automobile et l’architecture ne sont pas rares.  Le constructeur automobile – et grand ami du Corbusier – Gabriel Voisin rêve de commercialiser des maisons préfabriquées. De son côté, l’architecte Georges-Henri Pergusson dessine en 1930 un étonnant « concept car », l’Unibloc, avec phares avant sous un vitrage caréné, ouverture des portes « en papillon » structure alu autoportante. Cette fascination  pour l’automobile est caractéristique de l’architecture moderne. L’architecture art déco, elle, préfère s’inspirer du modèle industriel du paquebot. 

Mais le bâtiment industriel reste, de loin, la source d’inspiration de tous les architectes modernes. Dans un ouvrage intitulé « Le style et l’époque », publié en 1924, l’architecte constructiviste russe relève que « parmi tous les monuments érigés dernièrement, (les bâtiments industriels) sont les seuls à pouvoir être considérés comme vraiment contemporains (…) Dans les villes industrielles des grandes villes d’Europe et d’Amérique construits au cours de la dernière décennie, nous voyons se réaliser non seulement les bases de l’esthétique contemporaine, mais aussi des éléments architecturaux, des systèmes d’appui, de joints, de couverture, de clôture, l’esquisse de de composition inédites et les fragments de formes nouvelles applicables à l’habitat individuel et collectif. »  

Ecrivant en 1913 au sujet des usines et des silos américains, Walter Gropius voit dans ces réalisations « l’exigence de la beauté de la forme extérieure », une beauté qui devrait « inciter à perdre une fois pour toutes la nostalgie des styles historiques ». Sept ans plus tard, Le Corbusier lui emboîte le pas et enfonce le clou. Reprenant les photographies de silos publiées par Gropius après en avoir supprimé les frontons, Le Corbusier les transforme en modèles non plus pour l’architecture industrielle mais pour la conception d’une nouvelle architecture universelle.  Rares sont alors les architectes qui, comme Anatole de Baudot dès 1894 lors de la construction de l’église Saint-Jean-de-Montmartre à Paris, Auguste Perret ou Henri Sauvage dans des immeubles parisiens en 1903 (respectivement au 25 bis rue Franklin et 7, rue de Trétaigne) tentent de donner au béton une expression plastique propre en faisant de la façade le fidèle reflet de la structure interne.

Franck Gintrand

SOMMAIRE

http://www.citechaillot.fr/data/activites_cf40e/categorie/419/archi_age_industriel_c5e38.pdf

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