Le discrédit de l’imitation au nom de la vérité  

En dépit de sa prétention à embrasser l’ensemble des arts, une réputation que les experts n’auront de cesse de lui attribuer, l’art nouveau donne la priorité à l’architecture et aux arts appliqués. La peinture et la sculpture ne sont pas au cœur du mouvement. Et c’est ce qui fait de l’art nouveau un art nouveau : il rompt avec l’obsession de la mimesis, de l’imitation du réel. Qu’il s’agisse de construire une villa où d’imaginer un vase, la question du réalisme n’a pas de sens pour l’art nouveau.  

Lorsque le béton donne lieu au dépôt d’un brevet en 1855, Loss n’a pas encore écrit « Crime et ornementation ». La modernité commence tout juste à percer sous Viollet-le-Duc, l’académisme règne sans partage. En cette seconde moitié du XIXe siècle, l’imitation’  d’un matériau par un autre n’est pas recherchée mais elle n’est pas non plus prohibée, ne serait-ce que pour des raisons d’économie. Le plâtre est peint pour imiter le marbre ou la pierre de taille. Cette pratique remonte à l’ancien régime. A Versailles même, le recours à l’imitation brique n’a rien de choquant, y compris pour la grande architecture et la pierre taillée cache la pierre grossièrement équarrie. 

A la différence du mortier utilisé par les romains (1/3 de chaux, 2/ de sable), le béton est plus qu’un simple liant. Mélangé à à du gravier, le ciment devient béton, puis béton armé lorsqu’on y intègre de l’acier. Mais les architectes sont dubitatifs. Peut-on l’utiliser en lieu et place de la maçonnerie traditionnelle ? Peut-il être autre chose qu’une ossature chargée de porter une construction et que l’on soustrait au regard ? Autrement dit, est-il concevable d’imaginer et de réaliser des murs visibles en béton ?  Une chose est sûre : si le béton est beaucoup plus facilement et largement utilisé que le fer pour concevoir structures et infrastructures, personne ne s’imagine sur le moment que l’usage apparent de ce nouveau matériau suppose nécessairement d’imaginer de nouvelles formes.

Le malheureux monsieur Coignet

Aussi le premier réflexe des architectes consiste-t-il à assimiler le béton à ce qu’il n’est pas, à savoir de la pierre, pour concevoir une architecture qui existe déjà, d’inspiration académique ou art nouveau. Cela tombe bien : ce matériau moulé constitué de composants peu coûteux permet de réaliser à moindre frais toutes les formes voulues. Dès la find du XVIIIe siècle, le révérend Parker invente un ciment à prise rapide auquel il donne son nom. Ce ciment sert à faire des moulages au gabarit et à fabriquer des pierres factices de ciment moulé. En 1824, le Britannique Joseph Aspdin choisir de donner à son ciment le nom de Portland pour bénéficier de l’excellente réputation de la pierre de Portland. En France, Coignet se donne pour objectif de construire des logements collectifs accessibles « en conservant l’élégance de la forme ». Sa manufacture commercialise une gamme de décors architectoniques en béton moulé. Elle propose même aux constructeurs de réaliser à la demande corniches, balcons, pilastres, colonnes et arabesques diverses. Faire de l’architecture classique sans recourir aux services d’artisans sculpteurs, à un prix défiant toute concurrence, telle est l’idée qui Coignet en est quasiment certain va faire un tabac. 

Pour loger les ouvriers de l’usine familiale, Goignet construit en 1853 un immeuble d’apparence hausmannienne avec des moulures figurant un décor de feuilles et de fruits sur les linteaux. Ce premier essai incite Louis-Auguste Boileau à reprendre le béton de Coignet pour construire l’église de Sainte-Marguerite du Vésinet (1864). Pari a priori réussi. L’édifice a toutes les apparences d’une construction classique : le style est néogothique, les murs donnent l’illusion d’une maçonnerie traditionnelle, Boileau ayant placé des baguettes dans ses coffrages pour imprimer de faux joints dans le béton. Mais l’artifice tourne vite au désastre. Avec l’humidité, d’étranges marbrures noires apparaissent sur les murs. Les critiques fusent. Partisan intransigeant de la vérité des matériaux comme des structures, Viollet-le-Duc dénonce une supercherie qui déshonore son auteur. Boileau, furieux, s’en prend aux défauts, réels ou imaginaires, du béton « aggloméré », un matériau qui, selon lui vieillit mal, et appelle à son boycott. François Coignet a beau expliquer que son béton n’est pas plus perméable que bien des pierres et qu’il suffit de l’enduire, rien n’y fait, le mal est fait. Discréditée par des expériences tout aussi malheureuses lors de la construction de la digue de Saint-Jean-de-Luz, son entreprise fait faillite en 1875. 

Du faux qui n’essaye pas de se faire passer pour du vrai

La pierre factice a vécu. L’équation « à matériau nouveau, architecture nouvelle » commence à s’imposer même si de rares exceptions continuent de l’infirmer jusqu’à la veille de la première guerre mondiale : le château de l’ingénieur américain William E. Ward (1873-76), l’immeuble Art déco Felix Potin de la rue de Rennes  (1906) ou encore la villa du baron Empain édifiée par l’architecte Thomas Audrey à Héliopolis (1907-1910). Et quand François Hennebique réédite l’expérience en construisant un immeuble rue Danton en 1898, c’est moins pour faire oeuvre d’architecte – ce qu’il n’est pas – que pour démontrer la supériorité de son béton sur celui de Coignet – ce qu’il parvient à faire.

« Tout nouveau matériau, déclare Frank Lloyd Wright, si on l’utilise selon sa nature, génère une nouvelle forme, un nouvel usage ». Cet impératif de vérité consistant à traiter les matériaux selon leur nature, devient le credo d’une architecture en quête de renouvellement qui apprécie tout particulièrement la surface continue du béton, son absence de joint. Le matériau sera laissé apparent ou recouvert d’une simple couche d’enduit recouverte si besoin d’une seconde couche de peinture. Et lorsque l’architecte choisira de recouvrir des parois de béton par de la pierre, l’esprit de la modernité lui imposera d’afficher clairement qu’il s’agit de fausses pierres, autrement dit de pierres non porteuses.

Du faux s’il en faut, donc, mais du faux qui n’essaye pas de se faire passer pour du vrai. Dès la fin du XIXe siècle, le béton imitation est relégué dans des emplois marginaux. Il n’est plus guère utilisé que pour singer la nature, fabriquer du faux bois plus résistant que le vrai ou de la fausse rocaille plus facile à produire qu’à extraire, transporter et assembler. Le savoir-faire des « rocailleurs français », diffusé grâce aux expositions universelles, fait fureur dans les grands parcs parisiens (Buttes-Chaumont, Montsouris et Monceau) comme pour l’aménagement des Champs-Élysées, celui des bois de Boulogne et de Vincennes. C’est dans ces lieux que se multiplient les rambardes en faux bois, les escaliers en fausse pierre, les faux rochers et les fausses fabriques. S’inscrivant dans le droit fil des oeuvres du désert de Retz, les frères Pauchot conçoivent même une fausse ruine médiévale en béton armé en 1904. De même quand, dans les années 90, le béton tentera de renouer avec la pierre, il optera pour un placage revendiqué. Un choix procédant autant du clin d’oeil que le faux bois ou les faux rochers.

Franck Gintrand

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