Le béton et le design intérieur

Inversion des priorités

La 8e exposition de la Sécession organisée en 1900 à Vienne est l’occasion de voir pour la première fois « des intérieurs modernes viennois d’un goût nouveau ». Pour Loos, c’est l’intérieur qui est essentiel. C’est l’intérieur qui est le reflet de la personnalité de son occupant. C’est l’intérieur qui détermine la forme extérieure.  

Du mobilier à l’équipement de la maison

Au nom d’une approche globale, les architectes ambitionnent de livrer un produit complet à leur client. En 1925, le terme d' »équipement de la maison » est utilisé pour la première fois à l’occasion de la présentation du Pavillon de l’Esprit nouveau du Corbusier. Il ne s’agit plus de meubler un espace qui serait par définition vide et sans valeur.  Il s’agit d’équiper une machine à habiter pour la rendre pleinement opérationnelle. Cet équipement n’a pas vocation à exprimer un goût particulier, une sensibilité personnelle ou une histoire familiale. Il n’a pas non plus vocation à se faire remarquer et à affirmer un rang social. Il doit au contraire se fondre dans le décor intérieur, disparaître, devenir partie intégrante de la maison, en avoir l’esprit et en respecter l’aménagement initial.  Finis les meubles bourgeois. Fini les mélanges de style. Finie la dichotomie entre ce qui relèverait du contenant imaginé par l’architecte et du contenu choisi par l’habitant. Remplaçant les meubles de rangement, des casiers standard sont incorporés ou appuyés aux murs, disposés dans chaque pièce suivant leur destination exacte (Penderie, linge de corps, linge de maison, vaisselle, etc.). L’espace acquiert une valeur en tant que telle. L’objectif est de laisser un maximum de place disponible dans chaque pièce.

Seuls les sièges et les tables demeurent. Tout architecte met d’ailleurs un point d’honneur à concevoir son siège ou son fauteuil. Le Corbusier crée la gamme de fauteuils LC1, LC2 et LC3. A l’époque, il s’agit d’une véritable révolution dans le domaine du design tant par la nouveauté des matières empruntées que par la simplicité et la rationalité de l’objet.

Beauté du vide et de la communication

Le vide devient beau. L’ascétisme est préféré au confort douillet. La communication familiale à l’intimité. Si Le Corbusier concède que « parmi les besoins humains, (…) il y a celui d’avoir les pieds au chaud », il affirme être plus sensible au « plaisir qui provient de l’harmonie. » Philippe Johnson va plus loin en évoquant les « plaisirs du manque de confort » et affirme préférer dormir dans la cathédrale de Chartres plutôt que dans une maison d’Harvard avec WC intégrés. Les habitants sont invités à se plier au choix de l’architecte et à ne rien faire qui puisse compromettre un équilibre aussi fragile qu’exigeant. Le Corbusier n’hésite pas à inviter le promoteur des avant-gardes, Jorge Romero Brest, à se débarrasser de ses tableaux et de ses livres. L’appartement n’a pas de chambre à coucher. Cette pièce est considérée comme asociale et rétrograde. Le propriétaire de la maison Tugendhalt construite par Mies van der Rohe explique, de son côté, qu’il ne « peu(t) placer aucun tableau dans le salon, pas même de meubles puisqu'(il) détruirai(t) la cohérence des originaux ». 

Cette esthétique de l’ascétisme n’est pas sans provoquer des tensions avec leurs commanditaires et quelques critiques acerbes. Les chaises conçues sont comparées à un « instrument de torture diabolique ». Même un peintre dada comme Georg Grosz affirme préférer s’assoir « sur des chaises fabriquées par des menuisiers complètement anonymes car elles sont plus confortables que les constructeurs du Bahaus ». Marie Jaoul compare la maison de ses parents construites par Le Corbusier à un musée : « l’endroit pour chaque objet était désigné d’avance et même celui pour les personnes. Il était difficile d’êytre vivant, nous étions comme des sculptures. » Pourtant admirateur fervent du Corbusier, le docteur Pedro Domingo Curutchet n’habite que peu de temps la maison commandée à l’architecte en raison des escaliers trop nombreux, de l’excès de luminosité ou encore de l’absence de chambre distincte.

Le confort moderne

Le développement du confort moderne est moins favorisé par la recherche d’intimité et de repos que par la montée de l’hygiénisme. Au cours de la deuxième moitié du 19e siècle, des scientifiques tels que Louis Pasteur se rendent compte qu’il existe un lien entre les maladies et l’hygiène – une importance croissante est donc accordée à cette notion. Grâce à la nouvelle « céramique sanitaire », une entreprise comme Villeroy & Boch est en mesure – à partir de 1899 – de produire des accessoires sanitaires et des équipements avec système de rinçage en si grandes quantités qu’ils devinrent accessibles également dans de vastes couches de la population. Avec l’électricité que les appareils électro-ménagers font leur apparition  : l’aspirateur en 1901, la machine à laver et le fer à repasser en 1909, le lave-vaisselle et le réfrigérateur en 1918. 

Le confort pénètre dans les HBM qu’on construit autour de Paris. L’Architecture d’Aujourd’hui prédit : « Dans un avenir proche… les autorisations de bâtir seront refusées à quiconque aura oublié la salle de bains. » Se distinguant du Corbusier, Mallet-Stevens, se refuse à limiter l’aménagement intérieur à une question d’esthétique : « Le vrai luxe, c’est vivre dans un cadre lumineux et gai, largement aéré, bien chauffé, le moins de gestes inutiles, le minimum de serviteurs. C’est ainsi que dans la maison de M. C. les baies métalliques à guillotine se manœuvrant de l’intérieur par manivelles sont très grandes, laissant entrer à flots l’air et la lumière; l’éclairage électrique est presque partout indirect, donnant le maximum d’éclairement pour le minimum de fatigue des yeux; le téléphone est dans toutes les pièces, évitant les allées et venues inutiles; l’heure est distribuée électriquement dans tous les locaux; des haut-parleurs de TSF sont également encastrés dans toutes les pièces d’habitation; balances, baromètres sont encastrés dans les salles de bains; trois robinets versent l’eau chaude, l’eau froide et l’eau adoucie (sans calcaire). »

Logement et sentiment d’espace

L’idée du logement évolutif nait avec l’invention du plan libre. En 1924, Rietveld aménage des cloisons coulissantes au deuxième étage de la maison qu’il construit pour son amie Schröder, à Utrecht. En 1927, à Stuttgart, Mies van der Rohe conçoit des appartements traversants séparés par des cloisons amovibles. Dans ces immeubles collectifs à ossature d’acier, seuls la cage d’escalier, les cuisines et les salles d’eau constituent des éléments fixes. Mis à part les exemples de distribution possibles (probablement de van der Rohe lui-même), nous ne savons rien concernant les logements effectivement aménagés par les habitants de cette époque à Stuttgart, ni d’éventuelles transformations ultérieures de ces logements. Cette dissociation entre parois intérieures et structure porteuse est supposée permettre de faire varier le plan des appartements. L’idée consiste plus vraisemblablement à amplifier le sentiment d’espace. La différence entre les logements de Stuttgart et la maison Schröder est immense : dans son immeuble, Mies van der Rohe propose aux habitants la partition semi-permanente de leur espace selon des besoins ou désirs dont le concepteur les laisse juge. Chez Rietveld, il s’agit d’un habitat bourgeois densifié grâce aux cloisons-paravents coulissantes, permettant de moduler l’espace de réception, à l’étage. La même remarque paraît valable pour la cloison sèche démontable d’Henri Sauvage, rue des Amiraux en 1929, la première réalisation flexible en France.

Equipement et polyvalence

Dans un autre registre, Beaudouin et Lods réalisent un équipement public polyvalent, à la fois marché couvert et « Maison du peuple ». Pour passer de l’un à l’autre, les architectes ont imaginé un plancher mobile. Le toit, partiellement en vert, peut être ouvert. 

Franck Gintrand

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