Le béton et l’affichage d’une nouvelle texture

Les premières réalisations architecturales en béton apparent sont quasiment concomitantes des deux côtés de l’Atlantique. Tandis que l’Américain Wright explore les possibilités du béton moulé, les Français Le Coeur et Perret axent leurs recherches sur les constituants que sont le sable et a fortiori les gravillons et les cailloux. 

Le précédent de la fonte

En développant les immeubles de grande hauteur, les Américains sont les premiers à concevoir des façades laissant visible tout ou partie de l’ossature en fonte. Mais cette innovation esthétique est de courte durée. La réglementation anti-incendie qui s’impose après le grand incendie de Chicago impose l’adoption d’un revêtement de protection du métal dès la fin des années 1870. La maçonnerie en brique ou en pierre qui enveloppe les montants de fonte a non seulement un rôle de protection contre le feu mais elle assure aussi le raidissement des structures de plus en plus indispensable à mesure que les immeubles gagnent en hauteur. L’architecture gagne en solidité ce qu’elle perd en légèreté. Ce n’est qu’avec l’usage de la terre cuite à partir des années 90 qu’il  devient à nouveau possible d’exprimer la finesse des structures métalliques. 

L’inventif monsieur Wright

Aux Etats-Unis, Frank Lloyd Wright pousse très loin les recherches sur la texture du béton « qu’il faut constituer en un milieu plastique […] susceptible de recevoir l’empreinte de l’imagination ». Il introduit le béton apparent dans les salles à manger de l’Hôtel Impérial de Tokyo (1922) comme Perret le fera à l’intérieur de la salle Cortot cinq ans plus tard. A l’inverse des architectes européens qui rêvent de volumes lisses et blancs en masquant les murs de bétons sous la peau d’enduits, de ragréages et de peintures, Wright privilégie des parois complexes et ornementales. Il invente les « textile blocks », des pavés de béton moulés, ornés de motifs géométriques d’inspiration pré-colombienne, ou ajourés. Cette technique est utilisée pour la maison Millard à Pasadena (1923) et la maison Freeman (1924) à Los Angeles. A travers ces réalisations Wright cherche à conférer ses lettres de noblesse à un matériau jugé ingrat en optant pour un mode décoratif perçu comme révolu. L’expérience n’aura donc qu’un temps. Dans une de ses réalisations les plus célèbres, la Maison sur la cascade (1936), Wright opte pour un revêtement de pierres traditionnelles tandis que le béton laissé apparent est lissé et peint. Au fond, Wright n’aime pas le béton : « le bloc de béton ? C’est la chose la moins chère et la plus laide de l’univers de la construction », finira-t-il par lâcher (D).

Le discret monsieur Le Coeur

C’est en France où le matériau connait un succès fulgurant que l’intérêt esthétique du béton apparent est le plus fort et le plus durable. Ancien élève de Baudot, François Le Cœur est parmi les premiers à afficher la matière du béton. Dans le central téléphonique de la rue du temple à Paris (1919-21), les allèges situées entre la double ordonnance de montants verticaux sont traitées en ciment moucheté avec projection à la truelle de bâtons rompus. A l’Hôtel des Postes de Reims (1930), l’architecte joue du contraste entre le gris ambré des granulats de granit breton et le rose des gravillon de la Moselle. Dans sa dernière œuvre, le lycée Camille-Sée à Paris (1934), Le Cœur poursuit ses recherches sur la texture en introduisant dans les granulats des grains de granit rose et de marbre pour modifier la couleur du béton bouchardé. Une piste qu’Auguste Perret empruntera également avant de l’adopter définitivement et systématiquement au Havre. 

L’incroyable monsieur Perret

Comme chez François Le Coeur, les premières réalisations de Perret en béton apparent sont relativement modestes : une église de banlieue, Notre-Dame du Raincy, et une commande de l’Etat dans une zone de Paris sans enjeu ni visibilité, le nouveau bâtiment du Mobilier national dans le 13e arrondissement. Qu’importe. Ces deux édifices, réalisés en 1922-1923 et 1936, emportent l’adhésion et lui permettent de décrocher la construction du Musée national des Travaux publics. La commande n’est pas aussi prestigieuse que celle dont rêvait Perret mais il s’agit d’un musée national, situé dans le XVIe arrondissement, qui plus est destiné à promouvoir la construction. Il peut alors déclarer avec fierté : « Mon remplissage est constitué de dalles de béton. Je n’utilise pas les revêtements. Le béton se suffit à lui-même. » Suprême consécration : au lendemain de la guerre, l’Etat lui confie la reconstruction du Havre. Il y développe à grande échelle une révolution esthétique.

Au Havre comme à Paris, pour Le Coeur comme pour Perret, le béton ne cherche pas à se faire passer pour ce qu’il n’est pas, une pierre factice, ni à imposer ce que serait sa nature première, à savoir une matériau brut. Si le béton est assumé, il est également travaillé pour prévenir l’effet massif qui choque tant de contemporains. Comme chez Mies van der Rohe, le style Perret repose sur une gamme déterminée de propositions permettant des variations subtiles de surfaces et de couleurs. Concernant le Mobilier national, l’architecte écrit : « Tout est en béton. Mais les panneaux sont gris ou verts. D’autres sont jaunes ou roses. Un choix de pierres concassées a permis d’obtenir ces différentes nuances » (W). La matière est lavée pour faire ressortir le grain du gravier ou bouchardée pour obtenir une apparence irrégulière. La couleur varie également selon qu’elle est teintée dans la masse ou, plus souvent, liée au choix du ciment.

Le constant monsieur Ando

En fait c’est au Japon que le béton apparent conserve une réelle légitimité. Tadao Ando reste le maître incontesté en la matière, puisqu’il fait de la vibration de ses coffrages le matériau même de son architecture et qu’il met en scène les « imperfections » du coulage, soigneusement programmées, par une lumière rasante qui accentue ces effets. De leur côté, Toyo Ito ou de Jun Aoki utilisent l’évolution contemporaine des bétons pour créer des bétons avec des incrustations et des transparences.

Franck Gintrand

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