Le béton et la ville neuve 

La ville neuve est inséparable de la volonté d’imposer une architecture nouvelle. Inspiré par les conceptions d’Olbrich, Hermann Bahr demande au gouvernement un terrain pour y créer un nouveau monde : « Nous devons fonder une ville, une ville entière ! (…) Cela n’a aucun sens de construire seulement une maison. Comment peut-elle être belle si celle d’à côté est horrible ? A quoi bon trois, cinq, dix belles maisons, si la rue n’est pas belle ? A quoi bon une belle rue avec de belles maisons si à l’intérieur de celles-ci les fauteuils ne sont pas beaux ou les assiettes ne sont pas belles ? » Olbrich aura l’occasion de réaliser au moins en partie ce rêve, à Darmstadt, où il s’établit en 1899 sur l’invitation du grand duc Enest Luis de Hesse. 

Il faut attendre le lendemain de la seconde guerre pour voir apparaître les premières villes en béton.au lendemain de la guerre, Plus que toute autre ville, Le Havre incarne ce moment clé de l’histoire de l’architecture moderne. Après cinq jours de bombardements intensifs, le centre est totalement dévasté. Sur les 20 000 immeubles que compte la ville avant guerre, la moitié est détruite. 80 000 habitants se retrouvent sans abri. Ici plus qu’ailleurs, le tout béton s’impose comme la seule solution en mesure de relever la ville dans des délais rapides. La préfabrication d’un nombre important d’éléments permet un assemblage rapide par une main d’oeuvre peu qualifiée et peu nombreuse et le relogement de centaines de milliers de personnes à un coût modique. La reconstruction du Havre en béton ne résulte pourtant pas seulement d’un manque de moyens et de matériaux traditionnels dans la France d’après-guerre. Elle offre à Auguste Perret, un architecte alors âgé de 71 ans, la chance inespérée d’utiliser à grande échelle ce matériau auquel il associe son nom et sa réputation depuis quarante ans. Associé à ses frères Gustave et Claude, il a même créé en 1905 une entreprise spécialisée dans le béton armé.

De la nécessité de construire vite, à bas coût et à grande échelle, Auguste Perret entend faire une consécration personnelle et une révolution esthétique. Car l’architecte en est convaincu : la beauté du béton l’emporte sur celle de la pierre. « Le béton, c’est de la pierre que nous fabriquons, bien plus belle et plus noble que la pierre naturelle », écrit-il. Au Havre comme à Paris, le béton de Perret le béton ne cherche ni à se faire passer pour ce qu’il n’est pas, une fausse pierre, ni à imposer ce que serait sa nature première, à savoir une matière brute de décoffrage. Pour être anobli, le béton est travaillé. Rien de bien nouveau au regard des précédentes réalisations de Perret sinon qu’au Havre le béton apparent s’applique à tous les bâtiments, du plus modeste au plus prestigieux, du plus symbolique au plus utilitaire. Quand la pierre établit une hiérarchisation des édifices selon qu’elle est taillée de façon régulière et laissée apparente, utilisée sous forme de moellon et recouverte d’un enduis ou totalement absente de la maçonnerie, la généralisation du béton place tous les édifices sur un pied d’égalité. Au regard des a priori qui caractérisent la dimension statutaire de la pierre et la dimension essentiellement utilitaire du béton, cette conception égalitaire, s’avère révolutionnaire.

Même si Perret écrit que « l’uniformité est préférable au désordre » – ce qui correspond à l’une de ses convictions les plus profondes – de nombreux facteurs permettent d’éviter la monotonie : coexistence de bâtiments bas (quatre à cinq étages) et d’immeubles plus élevés (dix à onze, voire exceptionnellement quinze étages) ; ruptures d’alignements ; présence de balcons filants à certains niveaux ; étages en retrait ; diversité des piliers (carrés, à angles abattus), des colonnes (cannelées, rainurées, fasciculées, polygonales, tronconiques) et des chapiteaux (triangulaires, à facettes, en feuille de lotus). Sculptures exaltant les aviateurs havrais à la Maison de l’aviation, bas-reliefs de Robert Le Chevalier avenue Hoche, bas-reliefs de Marcel Adam à la Maison des combattants et à la Maison de l’industrie, de Devin à la Maison des fondateurs, de Merelle à la Maison des lettres, de Pierre Colombo – en grès de Saverne – à la Maison des sciences, de Jean-Marie Baumel et Marthe Jchwenck à la Maison des sciences. Le choix des granulats et celui des techniques de finition du béton jouent un rôle important dans la mesure où ils permettent d’obtenir toute une gamme de couleurs, de nuances et de textures (béton ouvragé, béton pierre, béton lisse, béton peint, béton bouchardé, décor d’écailles, enduit gravillon, panneaux en gros gravier aggloméré, panneaux ajourés à décor géométrique). La répartition des commandes entre les différents îlots joue un rôle plus fondamental encore. Chaque îlot, placé sous l’autorité d’un chef de groupe, est confié à une équipe résultant d’un dosage subtil entre les membres de l’Atelier, les architectes locaux et les autres. Chaque îlot jouit ainsi d’une véritable autonomie esthétique. Auguste Perret lui-même se réserve les deux édifices les plus emblématiques : l’hôtel de Ville et son environnement immédiat ; l’église Saint-Joseph.

Une cinquantaine d’année après son achèvement, la ville de Perret peine toujours à convaincre. A commencer par ses habitants. Selon Armant Frémont « les nostalgiques du vieux Havre sont de moins en moins nombreux, du fait de l’âge (…) Il n’empêche. On ne cesse de dire cette ville ‘froide’ (…) et mieux encore, ‘stalinienne’  » (3). La grisaille ambiante du Havre n’échappe à personne, a fortiori sous le ciel normand et dans une ville qui peine à se reconnaître. Mais ce sentiment doit autant au principe de la ville nouvelle, construite d’un seul jet, qu’au matériau lui-même. Après tout, d’un point de vue esthétique, l’homogénéité du Havre traduit la même volonté de cohérence et d’harmonie, le décorum en moins, que le Paris voulu par Hausmann et Napoléon III. L’inscription du Havre de Perret au Patrimoine mondial de l’Humanité en 2005 met sur le même plan une ville moderne et Versailles. Ce classement suscite inévitablement la fierté ou l’indignation. Mais il constitue aussi une reconnaissance internationale et une invitation à se pencher à nouveau sur la première ville nouvelle du XXe siècle. 

La ville de béton

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