Le béton et la remise en cause du mur

Prenant le contrepied de la maçonnerie traditionnelle, l’architecture moderne donne naissance au porte à faux et au mur rideau grâce au principe de l’ossature et au béton.

mur-rideau

Le mur-rideau enveloppe le bâtiment sans participer à sa stabilité. Les panneaux vitrés sont fixés à un squelette fixe. A Alfed-sur-Leine, le jeune Gropius rompt avec les murs monumentaux des silos américains et de l’art roman en réalisant un des premiers murs rideau de l’histoire. Grace à ses piliers en retrait, les parois de verre de son usine n’ont plus de fonction portante, ni de fenêtres. Elles ne sont plus qu’un enveloppe. L’usine et les bureaux que Gropius construit à l’occasion de  l’exposition du Werkbund à Cologne en 1914 présente les mêmes qualités de transparence. C’est sans doute sous son influence que Mies van der Rohe se lance à son tour en imaginant plusieurs solutions de murs rideaux également en verre qui frappent les imaginations : deux projets de gratte-ciel en verre, sur Friedrichstrasse à Berlin – celui sur plan triangulaire en 1919 et celui sur plan polygonal en 1920-1921 –, le projet pour un immeuble de bureaux en béton (1922) et les projets pour une maison de campagne, en brique (1923) ou en béton (1924).

Du auvent au balcon en saillie

Le porte à faux développe le procédé ancien de l’encorbellement classique en bois ou en pierre. La réalisation de surfaces horizontales s’avançant plus loin des points d’appui est rendue possible par l’utilisation du métal puis par celle du béton. Après une vague d’engouement pour les marquises en fer et en verre, le béton renouvelle le genre en autorisant la conception de dalles continues projetées dans le vide autour d’un noyau.

François Hennebique est le premier à concevoir des porte-à-faux en béton de quatre mètres. Cet élément architectural connait une première déclinaison sous forme de auvent intérieur pour couvrir les tribunes des hippodromes et des stades, et de auvents extérieur placés à l’entrée ou sur le pourtour des marchés couverts et des salles d’exposition. Mais c’est à Wright que revient le mérite de tirer profit de cette technique pour imaginer une architecture caractérisée par l’esthétique de l’horizontalité et se donnant pour objectif de « casser la boîte ».  La conception de l’architecte ne s’est pas imposée en une fois. Elle est le résultat d’une longue maturation. Une de ses premières maisons de Wright, la Robie house, prolonge une toiture très peu pentue bien au-delà des murs. La maison de Mrs Thomas Gale fait disparaître la toiture classique au profit d’un toit terrasse et opte pour des balcons en saillie. 

La révélation de la maison sur la cascade

Mais c’est avec la Maison sur la cascade, à ses balcons et à ses terrasses suspendus au dessus de la rivière, que le porte à faux révèle son extraordinaire potentiel esthétique. Contraint par un socle rocheux étroit, Wright l’adopte pour les mêmes raisons que les maisons à encorbellement du moyen-âge, à savoir pour gagner de la surface habitable et protéger une partie de la façade des intempéries. En fait, le résultat va bien au-delà d’une simple réponse ingénieuse aux contraintes liées à un environnement spécifique. Après avoir travaillé sur la texture du béton, Wright réalise tout le parti qu’il peut tirer de ses potentialités techniques pour conquérir ce qu’il appelle lui-même une « nouvelle liberté » et donner naissance à des formes audacieuses, « des dalles étanches de presque n’importe quelle taille (…) portées d’en dessous comme on tient un plateau sur les doigts, le bras tendu ». Grace au béton armé, le porte à faux défie les lois de la gravité qui voudraient que toute avancée dans le vide, a fortiori massive, se brise sous l’effet de son propre poids.

Aux antipodes de la stabilité et du sentiment de sécurité associés aux constructions en degrés, qu’il s’agisse des pyramides ou plus prosaïquement de la maison Scheu de Loos, les portes à faux de la maison de la cascade créent une tension esthétique. A l’instar des dalles de l’escalier tenues par de minces tiges d’acier, les éléments verticaux de la façade semblent être en lévitation. Si la découverte n’est pas formalisée en tant que telle, sa beauté spectaculaire conduit Wright à en explorer toutes les déclinaisons possibles jusqu’à la fin de sa vie. Depuis sa mort, le porte à faux n’a pas connu la fortune à laquelle on aurait pourtant pu s’attendre. 

Est-ce parce que le procédé ne s’imposerait que dans des environnements particuliers ou parce qu’il caractérise l’oeuvre de Wright au point de faire passer toute nouvelle tentative pour un succédané, rares sont les réalisations qui s’inscrivent dans la même veine. Il y a bien les lucarnes avancées du Maxxi de Rome de XXX ou du Pompidou de Metz de XXXX. Mais, outre le fait que ses tentatives sont limitées, il n’est même pas certain que le béton soit là encore le matériau le plus adapté pour inventer de nouvelles formes. Ainsi la réalisation en porte à faux la plus récente et la plus poétique est en acier.

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