Le béton et l’industrialisation de l’habitat

Otto Wagner révolutionne l’enseignement de l’architecture à l’Académie en mettant au programme de la première année la conception d’un immeuble de rapport et, éventuellement, d’une maison individuelle. Wright voit l’habitation ordinaire comme le problème architectural majeur à résoudre. 

La préfabrication est une des idées force du XIXe siècle. L’utopie la préconise. Paxton la concrétise dès le milieu du siècle. En 1861, François Coignet considère que le béton « est à la construction ce que l’imprimerie est à l’écriture ». Dès 1908, Edison projette de construire en dix jours des maisons de dix pièces. En 1914, Gropius défend l’idée de la préfabrication afin, déclare-t-il, de « redonner à l’architecture, ainsi qu’aux techniques dépendantes, l’importance universelle qui était la leur au temps où la civilisation était harmonieuse. »  Une quête défendue par Le Corbusier au nom d’une société enfin égalitaire et utilitaire : « La maison ne sera plus cette chose épaisse et qui prétend défier les siècles et qui est l’objet opulent par quoi manifester la richesse : elle sera un outil comme l’auto devient un outil. » (Vers une architecture, 1923)  

Le Corbusier, l’UAM et le design français

En 1929, Le Corbusier fonde l’Union des Artistes Modernes (U.A.M.) avec d’autres architectes mais aussi des créateurs de meubles et décorateurs français : Robert Mallet-Stevens, Francis Jourdain, Pierre Charreau, René Herbst, Charlotte Perriand. Contre l’esthétique Art déco, le mouvement appelle à la simplification du décor ainsi qu’à l’abandon de l’emploi du bois, cher aux «artistes décorateurs». Dans son manifeste de 1934, Le Corbusier proclame : « A côté de l’ancien duo : bois et pierre, que nous n’avons jamais négligé, nous avons essayé de constituer le quatuor : ciment, verre, métal, électricité ».

L’Union couvre l’ensemble des métiers artistiques dans le domaine décoratif : les textiles et les tissus (Sonia Delaunay, Hélène Henri), l’ameublement (Pierre Chareau, Charlotte Perriand), la reliure (Pierre Legrain), l’affiche (Cassandre), le vitrail (Louis Barillet), la typographie. En plus des architectes et des urbanistes (Le Corbusier, Robert Mallet-Stevens), des peintres (Jean Lurçat, Fernand Léger), tapissiers, verriers, céramistes, sculpteurs, graphistes, orfèvres, et décorateurs (Francis Jourdain)… 

L’ Union des artistes modernes participe pleinement à l’histoire du design français (le terme « design » n’apparaîtra en France que dans les années 50-60), là où ses architectes créateurs ont été des pionniers dans la nécessité de produire en série pour répondre aux besoins du beau et de l’utile pour tous. La production en série induit une fabrication parfaite dans les détails, solide, rapide et économique. Le mobilier scolaire – chaises, tables et bureaux – se prête à cette édition multiple. Ce souhait d’éditer des meubles en grande série (comme René Herbst pour ses meubles en tube d’acier nickelé ou Jean Prouvé), cette volonté de standardisation des objets beaux et utiles, l’emploi de nouveaux matériaux industriels qui jusqu’ici n’entraient pas dans la sphère de la décoration intérieure (métal, verre, acier, verre armé, cuir, caoutchouc, contreplaqué – après la seconde guerre mondiale -, aluminium, liège et Celluloïd) font de l’Union et de ses collaborateurs les initiateurs du design en France.

L’individualisme artistique même de certains membres de l’U.A.M. voue l’Union a un certain échec, car en-dehors des propositions de créations dans le cadre de la manifestation annuelle et de l’espoir de produire en série le mobilier, certains membres obéissent parfois à une commande précise et souvent luxueuse, réservée à une élite, comme l’aménagement de paquebots ou de bureaux, révélant là un paradoxe au sein de leur activité ; même, si la commande privée représente pour ces avant-gardistes un terrain d’expérimentation où ils trouvent la liberté de créer et l’ouverture d’esprit qui font parfois défaut dans le milieu industriel et commercial, des années 30 au début des années 50. A titre d’exemple, le siège Wassily de Marcel Breuer, fabriqué artisanalement en 1925, ne sera édité en production industrielle qu’en 1952.

Premier essais de fabrication et standardisation

Précédant le modernisme, la standardisation est d’abord favorisée par le génie militaire. Afin de faciliter l’installation des colons en Australie ou dans les Antilles, les capitaines d’industries britanniques imaginent des habitations préfabriquées. Une de ces compagnies, la Sierra Leone Company, prit les devants en expédiant à Freetown, en Australie, une immense cargaison comprenant église, entrepôt, boutiques, hôpitaux, et toute une panoplie d’habitations préfabriquées. C’était en 1792, alors que la révolution industrielle prenait son envol aux quatre coins de l’empire britannique.

La mode des expositions universelles pousse l’industrie à se tourner vers une architecture favorisant une standardisation des procédés de fabrication et d’assemblage. C’est ainsi que le Crystal Palace voit le jour dans le cadre de l’Exposition universelle de Londres, en 1851. Couvrant une surface équivalente à un million de pieds carrés, le Crystal Palace est probablement le premier bâtiment important entièrement préfabriqué. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, certains fabricants distribuent des catalogues où sont répertoriés nombre d’éléments préfabriqués servant à tous les usages (serres, bâtiments de ferme, églises, hôpitaux de brousse, écoles, sans oublier les petits bungalows très prisés par les travailleurs des colonies).

L’essor du logement social pousse à construire vite et au meilleur coût. En France, deux architectes nés à la fin du XIX e siècle, Eugène Beaudouin et Marcel Lods, joue un rôle clé. On leur doit la première expérience française de logements à bon marché intégralement préfabriqués. Cette expérience est rendue possible par l’importance de la commande (800 logements). Préfabriqués en usine, montés à sec sur le chantier, cette cité, réalisée en 1931-32, donne corps au fantasme de la maison montée comme une voiture. A cette première cité en succède une seconde, conçue et construite de la même façon, la cité de la Muette à Drany. Le procédé retenu ? Une ossature métallique à laquelle sont accrochés des panneaux en béton. 

Rêve d’architectes

Dès 1914, une annonce publicitaire de Gabriel Voisin fait rêver : « Nous construisons des maisons transportables (…) livrées par nos soins sur camion, prêtes à être habitées trois jours après la commande. » A la fin de la Première Guerre mondiale, l’industriel va permettre au jeune Le Corbusier de présenter un premier projet conçu dans le cadre de la reconstruction de la Flandre. Son système d’habitation breveté sous le nom de Dom-Ino (1914) consiste en une structure préfabriquée composée de planchers portants et d’une ossature de béton armé. Leurs propriétaires pourraient les habiller à leur gré de fenêtres, portes et cloisons. Le projet ne convainc personne. Rebelotte en 1919 avec « Monol » puis en 1921 avec « Citrohan ». Au Salon d’automne de cette année-là, Le Corbusier expose une grande maquette de plâtre d’une maison reposant sur une standardisation systématique des éléments de construction: ossature, fenêtres, escaliers, etc. Le projet fait l’objet d’un rejet unanime. Tout comme sera rejeté par les autorités la maison type entièrement meublé que le Bahaus expose à Weimar en 1923. Plus attentif au « besoin de variété du public » et moins fasciné que Le Corbusier par la construction automobile, Gropius n’en est pas moins animé par le rêve de la maison préfabriquée à ossature métallique en 1927, en cuivre en 1931, en ??? en 1943. L’idée de préfabrication est à ce point dans l’air qu’Hector Guimard, qui a connu son heure de gloire autour de 1900, tente de rebondir en déposant en 1920 un demande de brevet pour un procédé qui, dit-il, permettra de « n’employer dans la construction que des éléments standardisés oeuvrés complètement en usine, interchangeables, et permettant leur montage, sans ajustage ni retouches sur le chantier, par des ouvriers non spécialisés, qui n’auront plus besoin d’utiliser le mètre  ordinaire pour exécuter ces travaux. » En 1928, il utilise pour un immeuble de la rue Legendre des éléments de béton moulés à l’avance, aussi bien pour la charpente, que pour les planchers et les panneaux de remplissage. De même que le Cristal palace, ces prototypes et ces réalisations restent sans lendemain.

Il faut attendre le lendemain de la seconde guerre pour que l’idée resurgisse. S’inspirant ouvertement du Corbusier, Jean Prouvé n’hésite pas à affirmer, au tout début des années 50, qu’il est « prêt à fabriquer des maisons en grande série, comme Citroën l’a fait dès 1919 pour les automobiles ». En 1956, Prouvé et son équipe réalisent une maison de 52 m2 susceptible d’être produite en six semaines et montée en une seule journée sur le chantier. Cette « maison des jours meilleurs » ne sera pas toutefois homologuée par les pouvoirs publics et seulement trois prototypes seront érigés sur le site. Le bilan que fait Gropius de cette quête consacre la position dominante de l’ingénieur : « aujourd’hui ce n’est plus l’architecte qui fait autorité en matière de construction (…) L’architecte est en grand danger de perdre son influence au profit de l’ingénieur, du technicien, de l’entrepreneur (…) Les événements obligeront sans doute l’architecte d l’avenir, soucieux de reconquérir sa place prépondérante, à prendre une part beaucoup plus active au marché du bâtiment. »

Monotonie

La maison préfabriquée va finalement être concurrencée par la standardisation du logement collectif. La première sera assimilée au pavillon sans âme, le second au grand ensemble inhumain, l’un et l’autre à une architecture sans âme et sans talent. Dans sa lettre au New York Times, Gropius, s’inquiétant sans doute d’une tendance à l’uniformisation, se veut néanmoins confiant en prédisant que « les hommes se révolteront toujours contre toute tentative de « supermécanisation » opposée à la vie (…) (et c’est pourquoi) l’architecture de l’avenir aura à sa disposition une sorte de jeu de construction, un choix très riche d’éléments de construction interchangeables, fabriqués à la machine, qui s’achèteront librement dans le commerce et seront assemblés en bâtiment de formes et de grandeurs diverses. » Dans les années 60, l’association béton-banlieue s’impose. L’opération des « 4 000 logements de la région parisienne » en 1953 inaugure la généralisation de la préfabrication pour la construction des grands ensembles de logements en France. L’avènement des grands ensembles correspond au triomphe du béton qui, à travers la constitution de grands groupes de bâtiment et l’industrialisation, toutes deux soutenues par l’État, devient, en France, le matériau universel. Cette essor de la production s’accompagne d’un appauvrissement architectural. La volonté d’abaisser les coûts par « l’industrialisation lourde » conduit à ce que Bruno Vayssière appelle le « hard-French »: des réalisations répétitives, dures, dépouillées, dans lesquelles la composition est sensée suivre le chemin de grue. Cette période du triomphe quantitatif du matériau est celle de nombreux renoncements. Les potentialités structurelles du béton sont oubliées: plus de porte-à-faux ni de fenêtres d’angles ou de pilotis. Les balcons eux-mêmes souvent disparaissent. Le béton est employé au minimum de ses capacités: un matériau économique qui permet de monter haut. Pour rentabiliser les coffrages et vendre plus de matière au détriment d’autres corps d’état, les entreprises de gros œuvre qui montent en puissance abandonnent au profit du voile l’ossature béton qui dominait dans l’entre-deux-guerres.

SOMMAIRE

invention de l’immeuble de rapport, essor des villas, réflexion sur les hbm

les réalisations majeures de la première moitié du siècle sont des immeubles et des villas

progrès : une réflexion indispensable sur l’habitat pour tous

limite : mais l’effort entrepris dans la première moitié du XXe siècle tourne court ou tourne mal dans la seconde moitié

http://gerard.monnier.over-blog.com/article-le-logement-social-et-son-architecture-en-france-histoire-et-reception-88843005.html

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