Le béton et la brutalité revendiquée

Si l’expression se popularise grâce au critique Reyner Banham, auteur de New Brutalism (Le Nouveau Brutalisme, La Nouvelle Brutalité) et aux architectes anglais Alison et Peter Smithson, les origines du brutalisme sont à chercher du côté du Corbusier. Dès le début des années 20, celui-ci voit dans les « matériaux bruts » une façon d' »établir des rapports émouvants ». Mais ce sont ses oeuvres d’après-guerre, les maisons Jaoul, la Cité radieuse, le centre administratif de Chandigarh ou encore le couvent de la Tourette notamment, qui offrent un modèle aux architectes britanniques les plus avant gardistes. 

La matière et les formes à l’état brut

Les architectes brutalistes opposent la belle matérialité du béton aux principes formalistes d’une architecture historiciste qui continue de se réclamer du beau. Ainsi le brutalisme se veut une approche sincère du béton, similaire dans sa démarche à l’emploi de la brique par l’école d’Amsterdam. Puisque sa mise en œuvre laisse des traces, puisque le fini est rarement fini, lisse et parfait, autant assumer pleinement ce caractère imparfait et rugueux. 

Le brutalisme ne se limite pas à l’utilisation d’un béton brut marquée par les planches de bois du coffrage. Le terme désigne plus largement tous les bâtiments aux formes simples et massives, sans apprêt, exhibant des matériaux ou des équipements structurels d’habitude dissimulés (escaliers, réseaux), sans murs porteurs intérieurs.

Trop c’est trop

L’éducation supérieure qui se démocratise au lendemain de la guerre utilise les principes brutalistes pour constuire  des campus universitaires rapidement et de façon peu onéreuse. Par exemple l’Institut de technologie de l’Illinois aux États-unis 1956, le Centre des arts à l’université de Bochum en Allemagne 1966, l’École fédérale d’architecture et d’urbanisme de São Paulo au Brésil 1969 utilisent le brutalisme.

Mais, comme la musique concrète, la plastique brutaliste ne séduit qu’un auditoire restreint.

L’échec en Occident des cités recourant largement au béton jette le discrédit sur le style brutaliste et sur le matériau qui l’incarne : le brutalisme architectural, partant d’un matériau « brut », le béton, devient synonyme de « brutalité » économique. En France ce concept est traduit par l’idée que l’urbanisation est faite par des « bétonneux ».

Quand bien même certains HLM, comme ceux de Sarcelles sont construit en pierre, les réalisations brutalistes incarnent une architecture inhumaine, celle des cités et des grands ensembles. En un sens, le mouvement atteint son objectif : il brutalise, interpelle, provoque et suscite une réaction en retour. 

La brutalité faute de moyens ? 

S’agit-il d’un mea culpa qui ne dit pas son nom ? A la fin de sa vie, dans un entretien avec Georges Charensol en 1962, Le Corbusier déclarera au sujet du béton : « Depuis la guerre […], j’ai eu l’occasion de faire, d’employer enfin le béton. Par la pauvreté des budgets que j’avais […], J’ai fait du béton brut  à Marseille… ça a révolutionné les gens et j’ai fait naître un romantisme nouveau, c’est le romantisme du mal foutu » (7) L’aspect visuel qui l’avait tant choqué en XXX s’est retrouvé dans de nombreuses réalisations, notamment dans le domaine de l’habitat. A cela, il faut ajouter que beaucoup de réalisation en béton ont mal vieilli. Trop proche de la surface, le maillage en fer s’oxyde. Le béton vieillit mal. Pour reprendre la jolie expression de Cyrille Simonet, il ne ruine pas et, « en âge de décrépitude, il perd définitivement de son éclat » (2). Comme à Brasilia ou Ibirapuera, le béton armé s’est rapidement dégradé sous l’effet conjugué de la chaleur et de l’humidité. Faiblement isolant, il s’est avéré peu propice à au climat extrême ( 47°à l’ombre en saison chaude) de Chandigarh. Il est du reste intéressant de souligner que Pierre Janneret, l’architecte qui seconde Le Corbusier et qui travaillera essentiellement sur les programmes de logements sociaux, préférera utiliser d’autres matériaux.

Franck Gintrand

SOMMAIRE

Retour du brutalisme : http://o.nouvelobs.com/art-design/20160415.OBS8640/architecture-le-brutalisme-des-annees-60-fait-son-grand-retour.html

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