Le béton et la prééminence de l’aménagement intérieur sur la façade

Pendant des siècles, l’esthétique architecturale l’emporte sur le confort intérieur.

Dans les classes dominantes, on ne construit pas pour se retrouver dans l’intimité et se reposer mais pour recevoir et manifester son rang. Cette conception vacille dès la fin du XVIIIe siècle avec le développement de l’intimité et des appartements privés. Mais il faut attendre les architectes modernes pour théoriser l’importance prise par l’aménagement intérieur et les conséquences de cette évolution sur l’inversion des priorités en matière d’architecture, l’exigence de confort l’emportant sur les contraintes statutaires.

Ainsi les volumes extérieurs de la Red House sont-ils conçus en fonction de la distribution et de la taille des pièces. C’est une première. 

Pour Loos, c’est également l’intérieur qui est essentiel. C’est l’intérieur qui est le reflet de la personnalité de son occupant. C’est l’intérieur qui détermine la forme extérieure.  Même s’il n’est pas celui qui l’explique de la façon la plus claire, Le Corbusier déroule une logique qui consiste à construire de l’intérieur vers l’extérieur.  Pour lui, et à l’inverse d’Auguste Perret, le béton n’est qu’un moyen, le moyen de libérer le plan en supprimant les murs porteurs qui divisent et contraignent l’espace intérieur. Le moyen, également, de libérer la façade du regard extérieur, sociale ou esthétique, pour privilégier le confort de l’habitant, la luminosité de l’intérieur, la vue sur le paysage environnant. 

L’architecture était liée au pouvoir et l’habitat conçu pour être vu et admiré.  Avec la modernité, la logique s’inverse : l’habitat est conçu pour voir et admirer le monde. En dehors des contraintes qui découlent plus ou moins objectivement de la fonction, l’esthétique se veut universaliste, aussi hostile aux traditions culturelles qu’imperméable aux spécificités climatiques. Débarrassée de sa dimension statutaire, elle devient le lieu par excellence d’où l’on peut voir et admirer le monde. Les considérations liées au confort et à l’esthétique personnelle l’emportent sur la question du statut et du regard collectif tandis que la force du concept relègue la surenchère par la taille et l’ornementation à des considérations vulgaires et sans rapport avec l’art.  

La baie remplace la fenêtre

Il a fallu attendre le XIXe siècle pour que la production de verre devienne mécanisée et que la production en masse de grandes vitres permette d’agrandir la taille des fenêtres. Les façades planes, lisses et largement ouvertes constituent avant tout un cadre pour les vues. 

L’école de Chicago, la première, fait de la lumière le point d’aboutissement de l’architecture dès la fin du XIXe siècle. C’est à cette école que l’on doit la création de la fenêtre large et horizontale. 

Pour la maison Lange et Esters construite par Mies van der Rohe dans la foulée de l’exposition de Stuttgart, l’emploi de l’acier permet comme le béton de percer de grandes baies vitrées. A l’instar du plan libre qui vise à accroître le sentiment d’espace en organisant une interpénétration des espaces fonctionnels, l’idée consiste à faire de l’environnement la première décoration intérieure, inversant par là même un tradition où l’extérieur était perçu comme une menace pour l’intérieur et où la façade jouait le rôle éventuel de décoration pour l’environnement urbain.

Le Corbusier envisage la fenêtre comme un véritable dispositifs de prises de vue. Habiter, selon lui, revient à habiter un appareil photo, les fenêtres remplaçant l’objectif. Ce format protège l’intérieur de la vue de la rue sans que des rideaux soient nécessaires quand la fenêtre verticale permet de voir la rue.

L’habitat se protège de la rue

Ce que proposait Loos aux regards des passants, c’est une enveloppe austère et froide qui dissimule la vie privée. Rien ou presque ne doit filtrer derrière ce masque d’anonymat.

Pour comprendre le développement des constructions sur piloti du Corbusier ou encore le parti pris de tourner la maison sur le jardin il faut imaginer les rues sales, grouillantes et peu sûres du début du XXe siècle. Le monde qui voir éclore la modernité connait des concentrations urbaines inconnues jusque-là du fait des migrations provoquées par l’industrialisation de la seconde moitié du XIXe siècle. La population des villes européennes est multipliée par six, voire huit.  

Franck Gintrand

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