Béton : premier droit d’inventaire

Au lieu de s’imposer  comme ce matériau noble que Perret appelait de ses voeux, le béton est devenu le symbole d’une urbanisation agressive et inhumaine. Son origine industrielle n’y est pas étrangère. Son utilisation massive dans la seconde moitié du XXe siècle y a beaucoup contribué. La texture du béton a joué un rôle central dans le rejet du matériau. Une caractéristique qui a conduit des architectes comme Christian de Portzamparc et Georgia Benamo à travailler de nouveau les surfaces dans les années 70. Alors que reste-t-il de l’héritage de Perret, du Corbusier et de Niemeyer ? Une chose est sure : cet héritage est beaucoup plus complexe qu’on veut bien le dire et l’avenir moins sombre qu’on ne le pense généralement. Sur le plan formel, le bilan se révèle même très contrasté. En fait tout dépend de quoi on parle. S’il s’agit de grands gestes architecturaux, nul ne peut contester que la libération des formes impulsée par Le Corbusier et poussée à l’extrême par Niemeyer ait donné lieu à une créativité inégalée.

Les derniers feux du Corbusier

Dans le droit fil de l’oeuvre du Corbu, les oeuvres marquantes ne manquent pas : l’église Sainte-Bernadette du Banlay (1966) de Paul Virilio et Claude Parent, Marina City à Chicago (1964) de Bertrand Goldberg, le bâtiment de l’Assemblée nationale du Bangladesk (1983) de Louis I. Kahn, le musée de la sculpture de Sao Paulo (1988) de Paulo Mendes da Rocha, la fondation Iber Camargo (2008) d’Alavaro Siza. Et que dire de l’architecture japonaise sinon qu’elle entretient un lien fort et assumé avec Le Corbusier. Premier japonais à recevoir le « Pritzker Architecture Prize », la plus haute distinction internationale dans le domaine, Kenzo Tange (mort en 2005) a découvert l’importance de son oeuvre avec un ancien collaborateur du Corbusier à Paris.  Autre Japonais à recevoir le « Pritzker Architecture Prize« , Tadao Ando fait remonter sa passion de l’architecture à la découverte d’un ouvrage sur Le Corbusier et à son voyage en France où, arrivé quelques jours après la mort du maître, en 1965, Il visite le Pavillon suisse, la Cité universitaire, la Villa Savoye alors à moitié en ruine, l’Unité d’habitation, l’abbaye de Sénanque…

Le triomphe des courbes de Niemeyer 

Tandis que la veine du Corbu se tarit, les courbes de Niemeyer fascinent plus que jamais. Sans remonter à l’opéra de Sydney (1973) de Jorn Utzon, il n’est qu’à voir le grand « arc » de l’auditorium de Tenerife (2003) et l’Opéra de Valence en forme de bateau (2014) de Calatrava, les entrelacs du stade national de Pékin (2008) d’Herzog et de Meuron, le musée d’art de Teshima avec sa structure en  forme de goutte longue de 60 mètres de Ryue Nishizawa (2010), le Centre des sciences Phaeno (2005) en forme de vaisseau et l’opéra de Canton (2010) en forme de « galets érodés » de Zaha Hadid… La liste est longue de ces oeuvres qui, pour beaucoup d’entre-elles, sont devenues tout à la fois des icônes architecturales et de véritables totems urbains.

Rejet du béton brut 

L’aspect visuel qui avait tant choqué Le Corbusier en XXX s’est retrouvé dans de nombreuses réalisations, notamment dans le domaine de l’habitat. A cela, il faut ajouter que beaucoup de réalisation en béton ont mal vieilli. Trop proche de la surface, le maillage en fer s’oxyde. Le béton vieillit mal. Le matériau mis en œuvre en 1945 conserve des caractéristiques proches de celui qu’employait les pionniers. L’utilisation d’additifs ne s’étant pas encore développé, les ciments de la seconde reconstruction du 20e siècle offrent des performances certes satisfaisantes mais encore faibles et relativement aléatoires. Ce sont les additifs polymères qui permettront au matériau d’accroître ses propriétés de durabilité, de qualité d’aspect, de résistance aux fissurations et de réduction du temps de séchage.

En dépit de ses progrès, le béton ne « ruine » pas et, « en âge de décrépitude, il perd définitivement de son éclat » (2). Comme à Brasilia ou Ibirapuera, le béton armé s’est rapidement dégradé sous l’effet conjugué de la chaleur et de l’humidité. Faiblement isolant, il s’est avéré peu propice à au climat extrême ( 47°à l’ombre en saison chaude) de Chandigarh. Il est du reste intéressant de souligner que Pierre Janneret, l’architecte qui seconde Le Corbusier et qui travaillera essentiellement sur les programmes de logements sociaux, préférera utiliser quant à lui la brique locale et l’argile, matériaux traditionnels plus adaptés et moins onéreux que le béton le fer et le verre.

Le béton assimilé à une certaine architecture

A 62 ans, Henri van de Velde qui fait figure d’inspirateur du Bahaus, de grand théoricien de l’architecture moderne décrit les réticences que l’opinion  manifeste d’emblée à l’égard de l’architecture de rupture : « Dès que (le public) se trouve en présence d’une forme pure nouvelle, il ne manque jamais de crier à la laideur ou la barbarie… Tous ceux  d’entre nous qui se sont imposés la discipline de la conception rationnelle, pour les meubles, les objets et les maisons qu’ils créaient, ont été dénoncés comme des barbares. » Quarante ans après la réalisation de la cité ouvrière de Pessac, les habitants ont complètement modifié les plans des maisons, masquant les pilotis par des murs pour en faire des garages, transformant les fenêtres en longueur, et allant même jusqu’à construire des toits traditionnels au dessus des toits-terrasses, donnant tort aux cinq points de l’architecture modernes et raison à la philosophie évolutive de Dom-Ino.  Opposant virulent à tout ce qui s’apparente de près ou de loin à l’architecture moderne, Tom Wolf a beau jeu d’ironiser sur la destruction d’une barre d’immeubles à Saint-Louis en 1972 (« Comme quoi l’humanité finit toujours pas trouver une solution fonctionnelle au problème du logement ouvrier ») ou la parenté entre deux immeubles modernes construits en Allemagne et aux Etats-Unis (« Il nous a fallu trente sept ans pour en arriver jusque-là »). Le journaliste et écrivain américain a beau être connu pour sa détestation quasi-maladive de toute l’architecture postérieure à l’art Déco, ces deux derniers exemples ont au moins le mérite de prouver, à rebours du discours ambiant, combien les fameuses barres n’étaient pas le fruit d’une nécessité mais bel et bien d’un choix architectural délibéré.

La concurrence montante du titane

Mais les temps changent. Contrairement à l’après-guerre, « personne n’attend que l’architecture soit éthique et prenne en charge les problèmes de la société » (K). Et l’analogie avec l’art contemporain atteint ses limites. Autant celui-ci peut cultiver la provocation, autant la grande architecture est désormais sommée de surprendre sans choquer. Le béton, lui-même, n’est plus le seul matériau en mesure de susciter l’émerveillement, ni même le mieux placé pour le faire. Ce n’est du reste pas un hasard si, depuis le succès mondial du musée de Bilbao, il subit la concurrence du titane qui présente de nombreuses qualités. Par rapport au béton, le titane vieillit bien. Il se régénère quand il est endommagé et résiste à la corrosion causée par la pluie et la pollution. Sur le plan esthétique, il suggère d’emblée la légèreté et la fluidité. Enfin, sa surface peut aller du mat au luisant. Rien d’étonnant dans ces conditions que Franck Ghery en ait fait son matériau de prédilection, ni que d’autres architectes lui ait emboîté le pas : xx pour le Glasgow Museum of Science, Paul Andreu pour Centre national des arts du spectacle de Pékin ou xxxxxx pour 

Entre élégance et insignifiance

Avec l’architecture moderne, l’élégance menace à tout moment de sombrer dans l’insignifiance, la recherche de pureté dans la banalité, le génie conceptuel dans l’habileté argumentaire, le fonctionnalisme esthétique dans une recherche de rentabilité maximale. Que la modernité et donc le béton aient donné naissance à une architecture en mesure de s’affranchir des modes ne fait aucun doute. L’immeuble viennois « Goldman et Salatsch » de Loos a beau avoir été conçu en 1909-10, la Villa Tugendhat de Mies van der Rohe ou la villa Savoye du Corbusier au début des années 30,  ces réalisations ne sont pas seulement les témoins d’une époque : elles continuent d’exprimer l’idéal d’une architecture épurée, concentrée sur l’essentiel. La beauté sobre, le rythme élégant des volumes de Loos, qui ont largement inspiré Mies van der Rohe, dégagent une esthétique classique intemporelle. Bien que plus datées, l’originalité puissante et la simplicité apparente des villas du Corbusier n’en continuent pas moins d’être une source d’inspiration pour de nombreux architectes.

Ce n’est pas le moindre des mérites de Wright que d’avoir perçu le risque de voir l’architecture moderne basculer de la simplicité à l’appauvrissement. Une évolution qui explique l’émergence d’un courant post-moderniste. Mais c’est dans le domaine de l’habitat collectif que le passif se révèlent finalement le plus criant. En s’interdisant de recourir à l’ornement, l’architecture moderne s’est condamnée à produire des bâtiments indifférenciés ou, pour éviter cet écueil, des constructions tranchant violemment avec leur environnement. Le résultat est au mieux triste et médiocre, au pire affligeant et agressif. Le béton n’en est pourtant pas le responsable principal. Il n’a fait qu’accompagner et amplifier une tendance naturelle et en grande partie inévitable de l’architecture moderne. Un motif non décisif mais suffisant pour être tenté de jeter le bébé avec l’eau du bain.

La priorité n’est plus l’esthétique extérieure mais au confort intérieur

Après l’extraordinaire effervescence qui caractérise la réflexion sur l’architecture domestique durant la première moitié du XXe siècle, la seconde moitié du XXe siècle est caractérisée par une révolution majeure :  la priorité n’est plus donnée à  l’esthétique extérieure mais au confort intérieur.L’effort de reconstruction d’après-guerre puis l’avènement de la société de consommation y contribuent. Mais Le Corbusier joue un rôle majeur dans ce changement en le théorisant. 

Plus aucun grand architecte ne défend le béton   

Très rares sont les architectes qui défendent le béton et le font avec quelques chances d’être entendus. Et pour cause : il faut être à la fois célèbre et libre de déplaire. L’architecte du Mucem, Rudy Ricciotti fait partie de ceux là, sans doute en partie parce qu’il ne fait pas partie de ces « stars de l’architecture » mondiale qu’il se plait tant à critiquer. Mais lorsqu’il s’agit de justifier son amour du béton, le Grand prix national d’architecture (2006) vante la capacité du matériau à relever les défis les plus insensés, à encaisser les vents et les intempéries, à supporter les errements et les erreurs de l’architecte. En digne héritier de Le Corbusier, il rappelle son choix de conserver une coulée épaisse de béton difforme occasionnée par la rupture accidentelle d’un coffrage et fait du MUCEM à une allégorie de la violence. A l’écouter, on comprend que le béton peine par moment à rassurer tant il semble conçu par ses plus fervents adeptes comme un moyen d’interpeler les esprits (petits) bourgeois et les valets de la mondialisation…

Pour Philippe Trétiack, la France se caractérise par « l’écrasante présence d’un courant corbuséen rigide et pseudo-social, courant qui continue d’honorer, via Christian Devillers ou Nathan Starckman, un type d’architecture et d’urbanisme honni par le public » (G). Dans la crise que l’architecture de l’habitat connait, il y a malheureusement un héritage qu’aucun architecte de talent n’a aujourd’hui envie d’assumer. Le désintérêt total dont les grands noms font preuve pour l’habitat en est incontestablement la conséquence directe (G).

De nouveaux bétons

Perret a promu une esthétique extrêmement diversifiée du béton. Le béton y est fabriqué selon des modes de mise en œuvre très élaborés. Le béton bouchardé artisanalement, le béton gravillonné, le béton brut de décoffrage, les bétons teintés dans la masse, les bétons fraisés et les claustras de béton font certainement la renommée du secteur auprès des professionnels du matériau. Ils confèrent au centre reconstruit des couleurs et des effet de matières très riches. Le béton offre pourtant une multitude d’alternatives qui vont bien au-delà de ce qu’imaginait Perret. Et c‘est sans doute là le plus étrange. Alors qu’une conception à la fois apparente et travaillée du béton était techniquement possible et aurait pu assuré une meilleure acceptation de ce nouveau matériau, le béton après Perret est utilisée sous sa forme la plus brute ou simplement peinte. Pourtant audacieuses dans la forme, les réalisation de Niemeyer ou celles de Calatrava sont faites d’un béton sans la moindre originalité, le plus souvent peint en blanc. Ignorant l’édifice voisin construit dans les années 30, l’amBassade de Suisse à Berlin de Diener et Diener est même ce qui se fait de pire en la matière : une façade brute dedécoffrage, tristement grise et plane et ajourée de quelques ouvertures. Le béton de la façade de la maison Möriken de Ken Architekten enduit d’un glacis acrylique à base de pigments de métal change de couleurs et de brillance au gré des variation de lumières. Le LiTraCon – Light Transmitting Concrete inventé par l’architecte hongrois Aron Lonsonczi est un béton composé de 95 éléments en ciment et de 5 éléments en fibre  optique qui laisse passer la lumière. Dans une approche très « perretienne », le magnifique pavillon Saint-Alban offre une surface magnifique grâce à l’adjonction de coquillages très différents. Tout aussi lumineuse, la couleur du béton utilisé pour la Chancellerie à Berlin est d’un blanc claire, réalisé à base de pigments blancs et de poucre minérale blanche. Pour un cube sur le site de l’entreprise Leonardo, Shapers met au point un béton blanc, à la surface acide et hydrophobe. 

L’héritage du Havre

Plus que toute autre ville, Le Havre incarne ce moment clé de l’histoire de l’architecture moderne. Après cinq jours de bombardements intensifs, le centre est totalement dévasté. Sur les 20 000 immeubles que compte la ville avant guerre, la moitié est détruite. 80 000 habitants se retrouvent sans abri. Ici plus qu’ailleurs, le tout béton s’impose comme la seule solution en mesure de relever la ville dans des délais rapides. La préfabrication d’un nombre important d’éléments permet un assemblage rapide par une main d’oeuvre peu qualifiée et peu nombreuse et le relogement de centaines de milliers de personnes à un coût modique. La reconstruction du Havre en béton ne résulte pourtant pas seulement d’un manque de moyens et de matériaux traditionnels dans la France d’après-guerre. Elle offre à Auguste Perret, un architecte alors âgé de 71 ans, la chance inespérée d’utiliser à grande échelle ce matériau auquel il associe son nom et sa réputation depuis quarante ans. Associé à ses frères Gustave et Claude, il a même créé en 1905 une entreprise spécialisée dans le béton armé.

Une cinquantaine d’année après son achèvement, la ville de Perret peine toujours à convaincre. A commencer par ses habitants. Selon Armant Frémont « les nostalgiques du vieux Havre sont de moins en moins nombreux, du fait de l’âge (…) Il n’empêche. On ne cesse de dire cette ville ‘froide’ (…) et mieux encore, ‘stalinienne’  » (3). La grisaille ambiante du Havre n’échappe à personne, a fortiori sous le ciel normand et dans une ville qui peine à se reconnaître. Mais ce sentiment doit autant au principe de la ville nouvelle, construite d’un seul jet, qu’au matériau lui-même. Après tout, d’un point de vue esthétique, l’homogénéité du Havre traduit la même volonté de cohérence et d’harmonie, le décorum en moins, que le Paris voulu par Hausmann et Napoléon III. L’inscription du Havre de Perret au Patrimoine mondial de l’Humanité en 2005 met sur le même plan une ville moderne et Versailles. Ce classement suscite inévitablement la fierté ou l’indignation. Mais il constitue aussi une reconnaissance internationale et une invitation à se pencher à nouveau sur la première ville nouvelle du XXe siècle. 

Après la fascination longtemps exercée par Le Corbusier, la revanche de Perret ne fait peut être que commencer.

Franck Gintrand

Article en cours de rédaction

BIBLIOGRAPHIE

Généralités

L’architecture moderne, une histoire critique, Kenneth Frampton

Histoire de l’architecture française, de la Révolution à nos jours, François Loyer

Les grandes idées qui ont révolutionné l’architecture

Vienne Fin de siècle, Christian Branstatter

Liens divers

http://www.arch.mcgill.ca/prof/sijpkes/abc-structures-2005/concrete/timeline-2009-version.html

http://utopies.skynetblogs.be/index-11.html

http://espacescontemporains.ch/content/bale-sur-les-traces-de-herzog-de-meuron

http://www.explorations-architecturales.com/data/new/fichePrint_90.htm

http://fr.calameo.com/read/000899869d1bbb9b18024

https://books.google.fr/books?id=fFHQzRhCDL0C&pg=PA30&lpg=PA30&dq=Coques+et+voiles+minces&source=bl&ots=PYwile8EPe&sig=BhiauS070UkGfREUmanq4KErrYQ&hl=fr&sa=X&ved=0CEsQ6AEwCWoVChMIlPnP2LzHyAIVxlYaCh2gzw-x#v=onepage&q=Coques%20et%20voiles%20minces&f=false

(L) https://lha.revues.org/190

(W) « Le Musée des Travaux publics de Paris. Architecte : A. G. Perret. La Construction »,Technique (…)

(B) histoire du béton naissance et développement, 1818-1970

Sur l’habitat évolutif : http://mpzga.free.fr/habevol/evolutif2013.html

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