La fin de la mort objective

En 1968, l’OMS donne la définition de la mort cérébrale avant que la France ne décide officiellement en 1996 d’en faire le fondement de la mort légale. Dans la mesure où cette nouvelle définition dissocie la mort du cerveau de la mort du corps et n’établit le décès que sur la base de la première, il devient légalement possible de maintenir artificiellement le corps en vie pour prélever des organes. 

La mort cérébrale soulève des problèmes éthiques qui continuent aujourd’hui de faire débat. Bien sûr parce qu’elle procède d’une distinction entre deux types de mort et, par conséquent, deux types de vie. Mais surtout parce qu’elle fait du cerveau le siège de la conscience, de la conscience la caractéristique de la « personne » et de la « personne » le seul être en mesure de mourir et, par conséquent, véritablement digne de vivre. Dans ces conditions, comment ne pas s’interroger sur le statut d’êtres humains privés de conscience parce que plongés dans un état de coma profond, ancéphales ou handicapés mentaux profonds ? S’il ne s’agit pas de « personnes » comment doit-on les qualifier ? Faut-il aller jusqu’à suivre le philosophe américain Jeff McMahan lorsqu’il affirme « qu’une personne qui sombre dans un état végétatif persistant cesse d’exister » ? Faut-il, comme il le fait, la considérer comme un « organisme humain vivant, mais inoccupé » ? Et si tel est le cas, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout du raisonnement : considérer cette personne comme morte et la traiter comme telle, c’est-à-dire comme susceptible de faire l’objet de prélèvements ?

En fait, les critères de la mort encéphalique ne sont pas sans rappeler la distinction chrétienne entre l’âme et le corps. A cette réserve près que ce n’est plus l’âme qui est censée survivre au corps mais le corps qui, survivant à la mort de l’âme, devient un ensemble de pièces détachées. Dès lors pourquoi ne pas conserver des morts encéphaliques comme réservoirs d’organes à l’instar des banques de gènes, d’embryons ou de sperme ? Pour Laura Bossi, ce nouveau “cannibalisme” n’aurait rien d’illogique. Ce serait un exemple de dérive parmi d’autres, au même titre que le prélèvement à coeur arrêté. Plus largement, les greffes d’organes soulèvent trois grands problèmes : qui sait si la mort encéphalique correspond vraiment à la mort ? Le consentement “présumé” est-il moralement admissible ?  En admettant que la conscience définit la personne, un être humain privé de conscience (parce que plongé dans un état végétatif persistant) ne peut-il pas être considéré lui aussi comme mort ? A ces trois questions fondamentale, il est toujours possible de répondre non. Mais un retour en arrière est-il encore possible ? Face à l’augmentation vertigineuse des greffes et à celle des demande qui ne peuvent être satisfaites, on peut raisonnablement en douter.

Franck Gintrand

A lire