La fin de la monarchie française selon Lavisse

Une révolution qui vient de très loin

Au lendemain du Moyen Age, la monarchie féodale se transforme en une monarchie absolue que les  rois ne sauront, ni ne voudront infléchir par un partage du pouvoir. Une course à l’abîme que le grand historien du XIXe siècle, Ernest Lavisse, relate dans un manuel d’histoire paru pour la première fois en 1890.

En apparence, Lavisse écrit une histoire patriotique et événementielle, un histoire que Marc Bloch et Lucien Febvre jugeront dès les années 30 sans profondeur et sans problématique. Ce genre d’histoire qui se raconte comme un récit, avec ses grands et ses petits événements, ses héros et ses méchants, d’ignobles bassesses et de formidables actes de courage, ses affrontements, ses jeux d’alliances et ses réconciliations. Mais pour celui qui veut bien se donner la peine de lire (ou relire) Lavisse, sa façon d’écrire l’histoire relève plutôt d’un structuralisme politique avant l’heure, d’une réflexion sur les modes de gouvernance et l’importance du sentiment d’injustice. Sous l’écume des faits, derrière le bruit et la fureur des passions, tout au long des dates qui s’égrènent depuis la fin du Moyen Age, cette histoire a un début mais aussi une fin, la seule qui importe aux yeux de l’historien et de ses contemporains : la révolution française. Une crise politique qui vient de loin. Un événement inéluctable et somme toute éminemment moral.

Pour Lavissse, le Moyen Age n’est pas la période sombre et barbare qu’elle fut pendant longtemps. Au contraire. « Depuis l’avènement de Hugues Capet jusqu’à la mort de Louis XI, nos rois avaient réussi à unifier la France et à augmenter leur autorité ». Mais, à l’issue de cette période, l’affirmation du pouvoir monarchique ne confond plus avec les intérêts de la nation. Ce serait même plutôt l’inverse. Alors que les Etats-généraux « auraient pu devenir une assemblée nationale qui aurait voté l’impôt, fait les lois et gouverné la France avec le roi », celui-ci « continua à faire ses volontés » à tel point que « pendant la période des temps modernes, l’abus des guerres, l’abus du pouvoir absolu seront de grands maux pour la France et pour la royauté elle-même ».

La révolution n’est ni le fait de Louis XVI, ni même celui de Louis XIV mais la conséquence directe de la Renaissance française. Faute de contre-pouvoirs, un système politique se fige et se condamne. Tout n’est qu’une question de temps. Peu importe les souverains : la monarchie absolue favorise tous les excès et contient, en elle-même, les germes de sa propre destruction. Si Auguste Le Bon s’inquiète à peu près à la même époque de la versatilité et de l’irrationnalité des masses, en appuyant sa démonstration sur les mouvements de foules de la révolution française, Ernest Lavisse estime, quant à lui, que la concentration du pouvoir dans les mains d’un seul homme constitue, et de loin, le principal danger pour la société. Il faut avoir la sagesse de certains conseillers et l’étoffe de Henri IV pour résister à la mégalomanie qu’engendre inévitablement la monarchie absolue. La nature humaine est ainsi faite : même animé des meilleures intentions, un pouvoir sans contre pouvoir ne peut être que conduire à des échecs répétés.

Du reste, les exemples de rois dotés de qualités personnelles et aimant leur peuple ne manquent pas aux yeux de Lavisse. Ainsi Charles VIII était « très bon ». Son tort : il « aimait beaucoup les fêtes, les plaisirs et la lecture des romans, c’est-à-dire des récits d’aventure ». Et comme « il n’était « guère intelligent », « il avait toujours des rêves dans la tête » et « il voulu lui même faire des choses extraordinaires ». Son successeur, Louis XII, lui ressemble beaucoup : comme son oncle, plus que son oncle, « c’était un homme excellent, qui aimait son peuple; malheureusement il voulut conquérir, lui aussi, le royaume de Naples ». Et ses tentatives se soldèrent également des échecs. Il dépensa beaucoup d’argent, sans gloire et sans profit ». Avec François Ier, les mêmes causes produisent les mêmes effets à quelques succès près. Lavisse écrit : « il était brave autant qu’il était beau et voulait [lui aussi] que le monde entier parlât de ses exploits ».

Le monarque absolu n’est pas seulement mégalomane, dépensier et (souvent) inutilement guerrier : il est aussi contre la liberté d’expression et son intolérance le mène à affaiblir la France. « Aujourd’hui, écrit Lavisse, nous avons la liberté de conscience, mais jadis les rois pensaient avoir le droit d’obliger leurs sujets à professer la même religion qu’eux-mêmes ». Manipulé par sa mère, Catherine de Médicis, « Charles IX donna l’ordre d’assassiner tous les protestants » et pris la responsabilité de déclencher une des pires guerres civiles que la France ait connu (la seconde étant pour Lavisse le conflit de la Commune). L’art de la synthèse d’Henri IV aurait-il pu changer le court de l’histoire ? Le fait est que l’assassinat de celui qui « fut le plus grand et le meilleur des rois de la famille des Bourbons » coupa court à l’installation d’un climat de tolérance, avant que la mort de Richelieu, ne marque définitivement le divorce entre la royauté et « la grandeur de la France ». Louis XIV avait « malheureusement un grand orgueil qui lui fit faire de grandes fautes ». En dépit de la rigueur de Colbert  – qui « fut un très bon et très honnête ministre des finances » -, le roi soleil « dépensa sans compter  pour satisfaire son orgueil; sa cour et les palais qu’il fit bâtir, surtout le palais de Versailles, coutèrent des sommes énormes qui s’ajoutèrent à celles qu’il fallut dépenser pour la guerre ». Incarnant le pouvoir absolu, « il a ruiné la France » et « enlevé à ses sujets la liberté de conscience en révoquant l’Edit de Nantes ».

La mort de Louis XIV ouvre une longue période d’agonie : celle d’un régime autoritaire devenu immoral et exécrable. L’arrière petit fils de Louis XIV étant trop jeune pour régner, un « débauché », le duc d’Orléans, se repose sur un autre « débauché », « flatteur et menteur » de surcroît, « petit homme maigre qui avait une tête de fouine » (Lavisse a rarement autant chargé la barque !) mais « très intelligent et très habile » (pour servir ses propres intérêts, bien sûr). Avec Louis XV, la royauté française touche définitvement le fond. Lavisse décrit le nouveau monarque comme « un homme indolent, égoïste, débauché (lui aussi), qui s’annonçait comme devant être un très méchant roi et (l’un n’est peut être pas étranger à l’autre) qui avait reçu une très mauvaise éducation ». Il eut en la personne de Choiseul « un bon ministre » et « un grand patriote » mais comme « la conduite du roi lui inspirait du dégoût : il le laissa voir et Louis XV le renvoya ». « Louis XIV avait abusé du pouvoir royal, mais Louis XV ne s’en servit que pour mener une vie honteuse. Il rendit le pouvoir royal odieux à tous les bons Français ». Et, bien entendu, « la nouvelle de sa mort ne fit pleurer personne ».

La révolution française n’a donc rien d’un accident. Elle n’est ni un accès de mauvaise humeur, ni  le fruit d’une maladresse et encore moins le fait d’un homme ou de quelques hommes. Elle est le rejet d’un régime vieux de plusieurs siècles qui atteint à la fin du XVIIIe siècles ses ultimes limites. Abusive et nuisible depuis la disparition de la féodalité, discréditée et détestée depuis Louis XIV, la monarchie absolue condamne Louis XVI à jouer le rôle de victime expiatoire, destinée à payer les erreurs de ses ancêtres du prix de sa vie. Dès lors, on ne s’étonnera pas qu’en dépit de sa bonne volonté et d’un réel amour du peuple (c’est Lavisse qui le dit), Louis XVI fut un homme submergé par une vague qui, en réalité, venait de très loin. Comment en vouloir à un homme que l’historien présente comme un « caractère faible », « disposé à faire quelques réformes mais ne sachant pas au juste lesquelles » et qui « mourut avec courage » ? Impossible. Si le sort réservé à ce roi peut être considéré comme cruel, il ne saurait faire oublier que « depuis le règne de François Ier, le roi dépensait chaque année beaucoup plus d’argent qu’il n’en recevait ».  Napoléon « crut qu’il pouvait faire l’impossible », Louis XVIII « savait que les Français n’accepteraient plus le pouvoir absolu », Charles X « entreprit de détruire tout ce qui restait de la révolution [et des acquis] de l’empire [car il y en eut] et se fit détester par tout le peuple ». Avec Louis-Philippe, la monarchie disparait, incapable de résister plus longtemps à l’opposition conjonguée « des républicains, des légitimistes et des bonapartistes ».

Peu importe que la démonstration soit ou non pertinente, elle illustre parfaitement un des ressorts principaux de l’écriture de l’histoire. Son récit décrit l’irrésistible montée d’un événement majeur. Celui qui fut le précepteur du fils de Napoléon III, avant d’adhérer résolument à la république, ne fait pas la propagande de la Révolution. Il cherche à créer une unité nationale et un consensus patriotique dans un contexte extrêmement tendu. Pour ce faire, Lavisse navigue entre différents écueils. Et il le fait polutôt bien. Le premier écueil serait de critiquer la royauté et, par conséquent, de renier une grande partie des origines de la France. En distingant les rois du Moyen Age des souverains de la période moderne, l’historien sauve l’essentiel de l’histoire nationale.  Mieux : en inistant sur les qualités morales des premiers rois de la renaissance et le lien qui les unit au peuple français, il concentre l’essentiel de sa critique  sur les dérives d’un système politique, la monarchie absolue, et sur deux hommes, Louis XIV et Louis XV. Si les souverains de l’ancien régime s’emploient à préparer le terrain de la révolution, le comportement personnel de ces deux rois suffit à la précipiter. Décrit comme un homme indécis et faible, mais aussi comme un souverain déchu qui sait mourir courageusement, Louis XVI paye à la fois pour ses prédécesseurs et pour un système que les Français rejettent. Peu importe l’attitude de Marie-Antoinette. Peu importe aussi la fuite de Varenne. Un point de non retour est atteint. L’évidence s’impose : il n’y a plus de place en France pour une monarchie républicaine, fut-elle d’essence bonapartiste (on lira à ce sujet le passage  – plein de retenue – sur la chute du second empire). 

Par sa démonstration, Lavisse ménage l’essentiel. Dans le « manuel d’histoire destiné aux enfants des 1ère et 2e année du cours moyen », sa première préoccupation n’est pas, contrairement à ce qui a été beaucoup écrit, d’enseigner l’amour de la patrie et de préparer la revanche de Sedan. Foncièrement tendue vers une justication de la révolution française, son histoire constitue d’abord et avant tout la critique en règle d’un système intrinséquement contraire aux intérêts de la France et au bonheur des Français. A la différence de son manuel pour les cours élémentaires, qui présente la révolution comme une réaction au règne désastreux et à la figure haïssable de Louis XV, Lavisse forge un récit relativisant le rôle et l’importance des hommes (à l’exception peut-être de Henri IV) , dans lequel les Français de la fin du XIXe siècle, y compris les bonapartistes et les royalistes partisans d’une monarchie parlementaire, peuvent largement se reconnaître. Un tour de force qui, dans une période politique particulièrement tendue, fut sûrement pour beaucoup dans la pérennité des fameux « manuels Lavisse ».

Franck Gintrand

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