La fin du méchant selon Berlin

Berlin ou la tentation de l’oubli…

Fondant son identité sur le passé glorieux de la Prusse des Lumières, le cosmopolitisme des années 20-30 et le dynamisme de l’Allemagne réunifiée, Berlin efface toutes traces des dictatures nazie et communiste pour ne conserver que le souvenir des victimes juives, russes et allemandes. Un exemple unique de déni.

« Si Berlin était un livre d’histoire, il y aurait beaucoup de pages déchirées ». Pour Renzo Piano, aucun doute, la capitale allemande, une ville qu’il connait bien pour y avoir réaménagé la Postadmer Platz, a la mémoire très sélective. « Après la guerre, la Postdamer était un désert. Sur certaines photographies d’alors, on voit bien qu’on aurait pu reconstruire les maisons où elles étaient (…) Il y avait plus de quarante édifices, brûlés ou à demi détruits mais on pouvait reconstruire. Il suffisait de relever les murs, de rouvrir les rues, je ne dis pas que ç’aurait été le Berlin d’autrefois, mais Berlin tout de même avec ses rues et ses places. C’est le désir d’innocence des Allemands qui a fait ce désert, ce grand « trou noir ». Ils ont voulu effacer, oublier. La même chose s’est produite avec la chute du Mur : en très peu de temps tout a disparu. » (1)

Soyons franc : si Berlin conserve peu de souvenirs de la période nazie, ce n’est pas toujours par volonté d’effacement systématique. C’est aussi, sinon surtout, parce qu’Hitler a beaucoup plus détruit que construit en vue de poser les fondations d’une nouvelle capitale (voire « Quelques précisions », après cet article). On peut encore voir le stade bâti pour les Jeux Olympiques de 1936, l’aéroport de Tempelhof ou le complexe administratif de la Fehrbelliner Platz. Mais si les témoignages de cette période sont épars, ils sont aussi rarement signalés.

Les traces du régime communiste sont encore moins nombreuses que celles du régime nazi. C’est dire. A l’exception de la statue de Marx (qui le figure en compagnie d’Engels sur le parvis de l’hôtel de ville) et l’énorme buste d’Ersnt Thaelmann, les statues de Lénine qui ornaient les carrefours se sont retrouvées dans les décharges ou sur les étalages des brocanteurs. La plupart des rues ont été débaptisées. Quant au mur il a tout simplement disparu. Dès 1989, les marteaux piqueurs se sont attaqués aux 155 km de béton qui entouraient Berlin Ouest. Aujourd’hui, il n’en reste plus que quelques pans conservés dans des musées ou vendus comme tels dans les boutiques de souvenir. On peut encore voir l’ancien QG de la Stasi, tout proche de la station de métro de Lagdalenstrasse ou encore les luxueuses villas des dignitaires du S.E.D. dans la forêt de Wandlitz. Mais qui en connait l’existence ? Personne ou presque.

Le Palais de la République – qui abritait l’ancien parlement est-allemand – est à lui seul tout un symbole. Fermé dès 1990 en raison de la présence d’amiante, le parlement vote sa destruction en 2003. Cette décision provoque l’émoi d’une partie de la population. A la suite de la sortie du film « Good Bye, Lenin! » de Wolfgang Becker, l’artiste norvégien Lars Ramberg installe sur le toit du Palais des lampes au néon de plus de 6 mètres de haut écrivant le mot « ZWEIFEL » (doute). Le débat ne porte pas seulement sur la destruction de l’édifice mais aussi sur le bâtiment qui doit le remplacer. Finalement, il est décidé de reconstruire à l’identique la façade du château de Berlin qui existait à cet emplacement avant que les communistes ne décide de le raser. Ainsi, la parenthèse de l’après-guerre n’est pas seulement refermée. Elle est plus radicalement abolie. De la période comprise entre la république de Weimar et la chute du mur, il ne subsistera bientôt plus rien.

Une ville sans bourreaux mais pas sans victime. Comme bien d’autres villes marquées par la seconde guerre mondiale, Berlin se revendique d’abord et avant tout comme une ville martyre du XXe siècle. Ce que la ville efface de son passé totalitaire, elle le compense par une multitude de mémoriaux et de musées dédiées à la mémoire des victimes de la shoah, des bombardements ou des guerres de religion françaises. On trouve bien un musée de la Stasi à Berlin mais à condition de le chercher. En revanche, aucun musée du nazisme. Le bunker construit en 1942 par Albert Speer, architecte en chef du parti nazi, situé au cœur du vieux Berlin, aurait pu en tenir lieu. Après avoir servi de discothèque au lendemain de la chute du mur, ce bunker a été racheté en 2003 par Christian Boros, un homme d’affaires allemand. Il s’est depuis métamorphosé en fondation contemporaine très chic et très tendance…

Franck Gintrand

(1) La désobéissance de l’architecte – Renzo Piano – 2004
Quelques précisions
– Sur l’architecture totalitaire de Berlin
La période nazie est essentiellement consacrée à poser les fondations d’une ville qui ne verra jamais le jour. Souhaitant donner naissance à Germania, une nouvelle capitale destinée à rayonner 1000 ans sur le monde, Hitler autorise son architecte, Albert Speer, à raser bon nombre de bâtiments. Les monuments qui datent de cette époque sont le stade construit pour les Jeux Olypiques de 1936, l’aéroport de Tempelhof, le complexe administratif de la Fehrbelliner Platz, l’ancien ministère de l’Air (aujourd’hui le ministère des finances), le bunker d’Hitler, la gare en métal et en verre de Zoologischer Garten, la scène de concert en plein air Waldbühne, l’ancienne Banque du Reich (aujourd’hui le ministère des Affaires étrangères), l’ambassade du Japon et l’ambassade d’Italie, les casernes de l’ancien quartier Napoléon.

A la fin de la guerre, la moitié Berlin est en ruine.
La période d’après guerre est dominée par la division de la ville et l’affrontement des deux blocs. A Berlin Ouest, la reconstruction s’organise autour du Kurfürstendman et du Bahnhof Zoo. A Berlin Est, qui correspond au centre ville historique, le régime communiste profite de la reconstruction pour raser deux symboles de l’époque prussienne : le chateau de Berlin et la Bauakademie de Schinkel (remplacé par le bâtiment du ministère des affaires étrangères de RDA). Mais dès les années 60, Berlin Est cède après Berlin Ouest à un mouvement de réhabilitation du passé : le Gendarmenmarkt est rénové tandis que le quartier médiéval de Saint-Nicolas est reconstitué. Les monuments qui datent de cette époque sont le Bâtiment du Conseil d’État construit de 1962 à 1964, Fernsehturm inaugurée en 1969, des blocs d’immeubles, voire des avenues entières, marqués par l’architecture soviétique, à la façon de la Karl-Marx Allee ou de Prenslauerberg, le Mémorial d’Honneur Soviétique dans le parc de Treptow.

– Sur les mémoriaux
En souvenir du génocide : le mémorial de l’autodafé (composé de 2711 stelles), les stolperteine (« pierres d’achoppement ») posées devant des maisons de juifs déportés, le musée juif
En souvenir des victimes du facisme : la Neue Wache
En souvenir des victimes de l’armée rouge lors de la prise de Berlin : le mémorial soviétique
En souvenir des persécutions subies en France par les protestants : le musée des Huguenots (Gendarmenmarkt)
En souvenir des victimes berlinoises : l’église du Souvenir (dédiée à l’empereur Guillaume 1er)

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