La fin du vote de classe selon Maurin

Les inégalités battues en brèche par l’insécurité sociale

Des ouvriers qui se situent à droite et des cadres supérieurs qui penchent à gauche : à l’évidence, le vote de classe n’est plus ce qu’il était.

1986 n’est pas seulement l’année de la première cohabitation : c’est aussi la première fois qu’un mouvement d’extrême droite, le Front National, devient le premier parti ouvrier français.  L’événement est tel qu’il déstabilise l’ensemble du paysage politique. La droite s’en trouve durablement affaibilie. Mais la gauche, déjà ébranlée par le ralliement des classes moyennes au PS  et l’affaiblissement du PC, perd définitivement l’assise d’un électorat qui lui semblait naturellement acquis. Présidentielles de 2007. Vingt ans ont passé. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal affichent leur volonté de (re)conquérir l’électorat populaire en levant le tabou de l’insécurité. Pari gagné par les deux candidats. Cinq ans après l’élimination de Lionel Jospin par Jean-Marie Le Pen au 1er tour des présidentielles de 2002, N. Sarkozy et S. Royal font chacun 10% de plus que le leader du FN chez les employés et les ouvriers (même si, il faut quand même le souligner, Jean-Marie Le Pen continue d’arriver en tête chez les seconds).

Si le vote est une des expressions de la conscience de classe, la preuve est faite que les « classes  populaires » ne sont condamnées ni au vote contestataire, ni à l’abstention. Mais ces « classes » existent-elles encore ? Une chose est sûre : l’appartenance à la profession de cadre, d’employé ou d’ouvrier permet de moins en moins d’expliquer les comportements électoraux. C’est vrai des ouvriers qui sont passés de la gauche à la droite. C’est également vrai des fameux «bobos» (les BOurgeois BOhème) inventés par David Brooks, ces catégories socioprofessionnelles supérieures qui accordent leurs suffrages à la gauche. En France, leur émergence date de Lionel Jospin. Faute de séduire l’électorat populaire, le candidat du PS rallie, au deuxième tour de la présidentielle, la moitié des cadres supérieurs. La tendance se confirme 12 ans plus tard quand Ségolène Royal réalise le même score chez ces mêmes cadres, au deuxième tour de la présidentielle.

Le vote n’obéirait-il plus à aucun facteur explicatif autre que les circonstances propres à chaque élection ? Même si les « classes sociales » ne sont plus aussi pertinentes qu’à une époque, c’est peu probable. Pour certains experts, le vote serait en fait de plus en plus guidé par le niveau de formation. Certes, la formation n’est pas étrangère à l’emploi exercé et au revenu.  Mais, dans la mesure où le diplome ne garantit plus systématiquement – voire de moins en moins – un certain type emploi, elle constituerait désormais un critère à part entière. C’est en tout cas l’hypothèse la plus souvent avancée.

Dans « La nouvelle critique sociale« , un ouvrage collectif paru en 2006, une autre hypothèse est proposée par Eric Maurin. Pour ce directeur de recherche à l’EHESS, la société française d’aujourd’hui serait moins partagée entre ouvriers, employés, professions intermédiaires… et de plus en plus entre précaires (nombreux dans le nouveau prolétariat des services mais aussi dans les classes moyennes), protégés (notamment par le statut du fonctionnariat) et compétitifs (les moins nombreux). Pour simplifier, le vote à gauche ou à droite serait avant tout conditionné par le statut de salarié ou de non-salarié (professions indépendantes, chômeurs, agriculteurs…) et par l’appartenance au secteur public ou au secteur privé. En admettant que cette thèse de l’insécurité sociale soit fondée, le montant des revenus deviendrait un critère plus secondaire pour définir les groupes sociaux, qu’il s’agisse de « classes » ou de simples « catégories ».

Aller plus loin

  • Présidentielles 2007 : une enquête post-électorale d’IPSOS sur « Qui a voté qui ? » cliquer ici et de LH2 « Profil et motivations des électeurs et des abstentionnistes » cliquer ici
  • Les mutations du vote ouvrier sous le Ve république : une analyse de la fondation Gabriel Peri et un sondage SOFRES cliquer ici
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