La fin du QI

Remettant en cause l’opposition classique, et bien française, de la raison à la passion, « l’intelligence émotionnelle » s’est imposée aux côtés de la définition classique de l’intelligence. Mais ce parallèle est-il justifié ?

Depuis 1912, le QI entend mesurer les capacités intellectuelles d’un sujet. A l’origine, cette mesure est destinée à mesurer le développement de l’intellect en rapportant les capacités d’un enfants à celles de sa classe d’âge (1). Par extension, un autre QI, obéissant à un autre mode de calcul, a été mis au point pour suivre l’évolution de l’intellect une fois sa phase de développement terminé. Ces deux types de test ont permis de constater que le QI obéit à un déterminisme à la fois génétique et sociale. Cette double influence explique les différences de QI au sein d’un même milieu social mais aussi ses variations d’un milieu social à l’autre ainsi que sa progression régulière au fil des ans, notamment grâce à l’augmentation globale du niveau d’éducation. L’existence de ce facteur social semble d’autant plus importante que le niveau du QI semble fortement corrélé au degré de réussite professionnelle.

Si l’on met de côté les débats relatifs aux différents modes de calcul, le QI soulève la question plus fondamentale de savoir ce qu’est l’intellect et en quoi cette notion se distingue de l’intelligence.

D’abord, est-il possible de s’appuyer sur une définition scientifique de l’intellect ? Les opinions sont partagées. Les adversaires du QI soulignent que cette notion n’est que le reflet des standards d’un système donné, à un moment donné. D’autres, en revanche, expliquent que le QI concerne notamment la vitesse de traitement de l’information ou encore la capacité de mémoire.

Peut-on établir une relation entre le QI et la réussite ? Pour ce qui est des enfants, c’est loin d’être le cas. L’expérience montre qu’un enfant peut très bien avoir « un haut potentiel » et être en échec scolaire. Comme on peut être « intellectuellement précoce » et ne jamais devenir un « surdoué » et encore moins un génie. A l’âge adulte, en revanche, un QI élevé semble constituer un sérieux atout pour réussir dans la vie professionnelle. Cela ne veut pas dire que tous les individus dotés d’un QI élevé réussissent mais cela reposent sur le constat que les individus qui réussissent ont un QI élevé.

Enfin, le QI mesure-t-il l’intelligence ? Keith E. Stanovitch (2) ne le pense pas. Selon ce chercheur américain, les tests de QI ne rendent compte que d’une partie des facultés intellectuelles en négligeant « l’intelligence pratique ». Ils ne disent rien, en particulier, de la capacité à prendre des décisions rationnelles ou raisonnables, d’adapter son comportement à des changements de situation, de hiérarchiser convenablement les priorités, d’évaluer correctement les données disponibles dans un contexte complexe. Autant de qualités peut être secondaires chez un scientifique (encore que cela soit à démontrer) mais qui sont cruciales chez un dirigeant et qu’un bon QI ne garantit en rien.

Mais le coup le plus sévère porté au QI pourrait bien être porté par une intelligence venue d’ailleurs : l’intelligence émotionnelle. La notion est apparue au début des années 90 avant de faire le titre d’un best seller en 1995 : « Emotional Intelligence ». Pour son auteur, Goleman, le QI est secondaire. Ce qui importe c’est la capacité à maitriser et utiliser ses émotions…

Une vraie révolution. Depuis l’antiquité, une idée largement répandue voudrait qu’on ne puisse raisonner – et a fortiori raisonner correctement – qu’en faisant taire ses émotions. Ce postulat soulève deux questions. La première est de savoir si une telle opération est réaliste, la seconde de s’interroger sur la portée systématique de l’idée. Le fait est que certaines émotions semblent moins compatibles avec une pensée rationnelle que d’autres. La peur ou la colère sont ainsi réputées neutraliser la pensée quand la joie, l’angoisse ou la tristesse se voient au contraire reconnaître des vertus positives sur l’activité cérébrale. Mais attention : rien ne dit non plus que ces associations, positives ou négatives, soient systématiques. C’est d’ailleurs parce que certains chercheurs, notamment en psychologie, sont même convaincus du contraire que la notion d’intelligence émotionnelle a pu voir le jour. Sensée qualifier notre rapport aux autres, cette forme d’intelligence deviendrait même plus important que le QI, en tout cas au sein des entreprises et pour exercer des fonctions d’encadrement.

L’intelligence émotionnelle s’évalue-t-elle ? Si cette notion comporte le mérite de présupposer une  logique des sentiments, en lieu et place d’une opposition classique entre la pensée (forcément) rationnelle et l’irrationalité (supposée) des sentiments, la façon dont cette forme d’intelligence peut être appréciée pose plusieurs problèmes. Le premier et le plus fondamental d’entre-eux est celui de l’échelle. A l’inverse du QI dont l’objectivité repose sur le rapport à une moyenne, il ne peut exister pour les émotions de moyenne statistique. Loin de constituer une faiblesse, cette impossibilité résume en réalité parfaitement la spécificité de l’intelligence émotionnelle : à l’inverse de l’intelligence rationnelle, il n’existe aucune bêtise émotionnelle mais simplement des profils différents, plus ou moins adaptés à des situations données. Bien sûr, il y aura toujours des tests prétendant mesurer le potentiel émotionnel global mais de tels tests posent en réalité la question de la norme.

Dans la mesure ou le référentiel du QE ne peut pas être un comportement émotionnel moyen, sur quelle norme peut reposer une évaluation globale de l’intelligence émotionnelle ?Pour les psychologues, l’intelligence se “mesurerait” à la capacité d’un individu à contrôler et utiliser ses émotions y compris, sinon surtout, dans des situations conflictuelles et des périodes de stress. Dans “Cultiver l’intelligence relationnelle”, Daniel Goleman défend cette idée en s’appuyant sur plusieurs exemples intéressants. Le premier se réfère à la seconde guerre d’Irak. Venant solliciter l’aide d’un chef religieux pour la distribution de secours aux populations locales, un groupe de soldats américains se trouve bientôt encerclé et menacée par des centaines de muslmans craignant de voir leur imam arrêté et leur mosquée détruite. Alors que la confrontation menace de dégénérer à tout moment, le chef du groupe de soldat donne l’ordre à ses soldats de mettre un genoux à terre et de sourire.

Franck Gintrand

Article en cours de rédaction

(1) Concrètement, on divise l’âge mental par l’âge réel et on multiplie par 100 pour avoir un nombre entier. Ainsi, un enfant dont l’âge mental est le même que l’âge réel aura un QI de 100 et un enfant qui a un âge mental de 12 ans mais n’a réellement que 10 ans aura un QI de 120.

(2)

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http://latribunelibredecaparaissaitevident.wordpress.com/2009/08/31/lintelligence-du-net/

https://caparaissaitevident.wordpress.com/2009/05/31/la-fin-du-petit-genie/

 

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