La fin de la série BD selon Trondheim

Faut-il s’écarter de la série, et plus largement de toute répétition, pour hisser la BD au rang d’art majeur ? Pour Lewis Trondheim, un des auteurs les plus prolifiques de sa génération, la question relève de l’obsession même si la réponse qui ressort de ses différentes expérimentations, elle, n’a rien d’évident.

Une histoire et des musées, de grands classiques et des « romans graphiques », des filières de formation, un paquet de festivals et de cérémonies officielles… Pour un genre qui fut longtemps assimilé à une sous-littérature, le chemin parcouru s’avère impressionnant. Et pourtant, la bd peine toujours à s’imposer comme un art à part entière. Non qu’elle manque d’auteurs talentueux et créatifs mais, depuis Tintin, la façon de concevoir et de faire de la bande dessinée n’a en réalité pas beaucoup évolué. Quelle que soit leur créativité, les meilleurs auteurs ne cherchent pas tant à innover dans la manière de mettre en scène des histoires que dans les histoires elles-mêmes. Du coup, les sujets d’intérêts se diversifient, les genres se multiplient, les personnages gagnent en complexité, le ton gagne en maturité mais les codes narratifs de la BD, eux, semblent quasiment immuables. 

Comment sortir de la répétition et faire de la bd un art à part entière, un art qui se cherche et innove en permanence ? Cette question est au centre du travail de Lewis Trondheim et de l’Association dont il est, avec Jean-Claude Menu, un des co-fondateurs. C’est dans le cadre de cette maison d’édition fondée en 1990 que quelques jeunes auteurs décident de s’attaquer au modèle de la bande dessinée franco-belge traditionnelle, cette bd produisant à tour de bras des albums en couleur, au format et à la pagination standard, sans autre prétention que de distraire le lecteur. C’est contre cette bd commerciale et franchisée que l’Association sonne la mobilisation d’une nouvelle génération. Quant à dire ce que pourrait être une bd alternative, les créateurs sont invités à faire preuve d’ambition et d’imagination pour peu qu’ils recourent exclusivement au noir et blanc… Ca tombe bien : Lewis Trondheim ne manque ni d’ambition, ni d’imagination. 

La première piste de réflexion va quasiment de soi : pour inventer une nouvelle bd il faut refuser la répétition. Répétition de personnages, de codes, de ficelles narratives, de tics graphiques… L’album franco-belge compte traditionnellement 42 pages ? Avec « Lapinot et les carottes de Patagonie » Trondheim explose ce standard en réalisant le premier album de… 400 pages. Le nombre moyen d’albums par série excède rarement la quarantaine ou se garde bien d’annoncer un chiffre précis ? La série « Donjon », que Trondheim crée conjointement avec Sfar, ambitionne d’en totaliser… 297. Les albums d’une même série reposent sur un univers stable ? Dans la série « Lapinot », Trondheim change allègrement d’époque, passant du western aux années 30. Les héros ne meurent jamais ? Il leur arrive même de ressusciter ou de survivre à leur créateur ? Comme Crumb avait, en son temps, assassiné sa création, Fritz the cat, Trondheim tue son héros, Lapinot, pour précise-t-il ne pas être condamné à publier « Lapinot va être papa », « Lapinot se marie », « Lapinot est grand-père », « Lapinot se fait opérer de la prostate »…

Seconde piste de réflexion, plus paradoxale celle-là : répéter au maximum un dessin ou un procédé. Pour ne pas sombrer dans l’anecdotique. Tenter d’atteindre l’essence même de la bande dessinée en la ramenant à ses seuls éléments fondamentaux. La première BD de Trondheim, intitulée « Le dormeur » et publiée dans un journal amateur, répète cent soixante huit fois la même case. « Psychanalyse » renouvelle l’expérience en basant l’histoire sur seulement deux cases répétées 272 fois, le tout sur 14 pages. On le savait déjà, mais le dessin n’a pas une importance primordiale. Certes le trait de Trondheim puise son inspiration chez de grands dessinateurs américains (Barks, le dessinateur de Picsou, Gottfredson celui de Mickey ou encore Schulz, le créateur des Peanuts). Mais son style, le style graphique, n’a en réalité pas importance plus d’importance que l’obligation de varier les cases.

Troisième piste : rompre avec le réel, tendre à une forme d’abstraction. Dans « La nouvelle pornographie », des formes blanches sur fond noir alternent avec des cases complètement noires. Dans « Bleu », le même procédé est appliqué à des tâches de couleur en constante transformation.  Dans les « Genèses apocalyptiques », chaque chapitre débute et se termine par une case noire. Même le texte n’a rien d’indispensable. La preuve : on peut même s’en passer complètement, un bon dessin valant parfois mieux qu’un long bavardage. Ce que montrent très bien des bandes muettes comme « Cosmonaute », « Diabolotus », « La mouche » ou, de façon encore plus étonnante, « A.L.I.E.E.N . », la première bande dessinée de l’histoire écrite dans un langage extra-terrestre totalement incompréhensible. L’intrigue ? Moyennant une expression graphique et rédactionnelle minimaliste, un même thème peut donner lieu à des variations infinies. L’idée est au cœur des séries jumelles de « Mister I » et « Mister O », le premier devant franchir un ravin, le second se nourrir, chacune de leurs tentatives se soldant par un échec.

Comme toute névrose poussée à l’extrême, l’obsession permanente du renouvellement et de la performance menace à tout moment de déboucher sur un sentiment d’échec. Pour Lewis Trondheim, la dépression survient, assez banalement, au moment de la quarantaine. L’innovation permanente ne se révèle pas seulement épuisante. Elle n’est pas forcément très concluante. Certaines expérimentations relèvent du jeu, celui de l’OuLiPo, notamment, qui consiste à encourager la création par la contrainte. D’autres sont en revanche porteuses d’avenir pour concevoir d’autres façons de faire de la bande dessinée. Le travail de Lewis Trondheim montre en particulier que le problème de la série ce n’est pas tant la série elle-même – une histoire se déclinant volume après volume – que le héros. C’est le héros qui conduit la série à se répéter et s’enliser. C’est le héros qui est porteur de stéréotypes. Sans héros véritable, la série recelle un formidable potentiel créatif en permettant de développer et d’enrichir un sujet complexe. « Donjon » le démontre très bien. Pour y parvenir, des concessions « commerciales » sont faites sur le choix de la couleur, un format et un nombre de pages standard, la constitution de collectifs d’auteurs et et un rythme de parution dignes des comics et du manga. Mais, au final et contre toute logique propre à une série, le style, la tonalité et l’ambiance changent d’un album à l’autre, constituant au fil des parutions un univers d’une complexité et d’une richesse étonnante.

L’autre enseignement de la réflexion menée par Trondheim à travers Diabolotus, Mister O ou Mister I, c’est qu’une bande dessinée populaire de qualité est également possible. Dépouillée à l’extrême, la BD peut retrouver ce qui fit son succès à ses débuts : un graphisme simple, peu, voire pas du tout de texte, un sens éprouvé du gag et un « héros sympa ». Bref, le genre ramené à ses fondamentaux a les moyens de s’imposer comme le mode d’expression le plus universel et les plus créatif qui soit. Un vrai retour à l’ambition des origines ?

Franck Gintrand

(1) L’expression est employée pour désigner des albums d’auteur, accordant une importance particulière au texte et, notamment aux Etats-Unis, publiés en un seul tome (2) Désoeuvré – L’Association – 2004 (3) Idem (4) Le même esprit de système et d’expérimentation est au cœur des travaux collectifs de l’OuBaPo, un cercle créé par l’Association, directement inspiré de l’OuLiPo de Perec, dont l’objectif est d’appliquer le principe de la création sous contrainte à la bande dessinée. Même si Trondheim y participe moins activement que d’autres auteurs de l’Association, c’est dans cet esprit qu’est réalisé « Moins d’un quart d’heure pour vivre », une des premières publications de l’Association réunissant cent scripts réalisés à partir de seulement 8 cases. Contre la tradition qui voudrait que tout album se compose de cases et se lise de gauche à droite et de haut en bas, Trondheim n’a de cesse de montrer qu’il n’existe aucune règle. « Le roi du monde (Opus 2) » offre six sens de lectures et « OVNI » (dessiné par Fabrice Parme) propose plusieurs parcours, dont certains aboutissent à des impasses. Dans les « Les Trois chemins » et sa suite « les Trois chemins sous la mer » (dessiné par Sergio Garcia), l’histoire s’affranchit des cases tout en déroulant trois fils narratifs qui s’entrecroisent et échangent leurs personnages. Libre au lecteur de choisir son lecture. (5) Tondheim vient du reste d’imaginer un strip en ce sens, exclusivement conçu pour le téléphone portable : http://www.bludzee.com/fr/

A lire

– Revue 9e art – T.13 – 2007 (visiblement épuisé) : un dossier spécial Trondheim indispensable réunissant 6 contributions (dont un article particulièrement rigoureux et documenté de Paul Gravett)

– plus particulièrement sur la série Donjon : http://www.bibou.org/donjon/ ainsi que http://fr.wikipedia.org/wiki/Donjon_(bande_dessin%C3%A9e)

– le site officiel de Lewis Trondheim : http://www.lewistrondheim.com/

Tagué , , , , , , , ,