La fin du héros solaire selon Batman

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Ca paraissait évident. Et pourtant. L’idée qui voudrait qu’un héros soit forcément animé par un amour messianique prend un coup dur avec Batman. Le personnage créé en 1939 est un homme brisé par la vie, traumatisé dans l’enfance, mû par le remord de n’avoir rien pu faire pour sauver ses parents et par la haine viscérale de tous les criminels qui hantent sa ville.

Des personnages caractéristiques de la vieille Europe

Le fait a souvent été souligné et les créateurs ne s’en sont jamais cachés : Batman doit beaucoup aux personnages des romans de cape et d’épée et plus particulièrement à Zorro, une version américaine du Mouron rouge, un héros lui même masqué (1). Comme Zorro,  Batman mène son combat à la faveur de la nuit. Comme Don Diego de la Vega, Bruce Wayne est un riche héritier que la fortune dispense de travailler le jour. A la différence de Clark Kent contraint de concilier sa mission héroïque avec le métier de reporter,  Diego de la Vega et Bruce Wayne s’inscrivent dans la tradition de ces justiciers fils de bonne famille plus caractéristique de la vieille Europe que des Etats-Unis. Une tradition où l’opposition entre le mal et le bien semble moins évidente qu’au pays des shérifs et des hors la loi.

Un monde violent et sans espoir

Mais un point fondamental distingue les deux personnages : contrairement à Zorro, Batman n’a rien à voir avec le héros malicieux et facétieux de McCulley. IL parle peu, ne sourit pas et rit encore moins. Batman est l’archétype du héros sombre. Ses parents ont été tués sous ses yeux alors qu’il était enfant. Le monde que lui a  révélé ce drame fondateur est foncièrement violent, sombre et  sans espoir. Pour Batman, il ne s’agit donc pas de restaurer un ordre et une justice qui n’existent plus depuis longtemps mais d’éviter que ce mal qui ronge la ville ne la fasse basculer définitivement dans le chaos.

Deux êtres meurtris par la vie

Au delà de la parenté formelle avec Zorro, l’histoire de Batman puise ses sources dans le romantisme noir du XIXe siècle, celui du Dracula de Bram Stoker et de « L’homme qui rit » de Victor Hugo. Au premier, Batman emprunte  son nom et son costume, au second le Jocker doit son visage défiguré (2) . Cette double filiation romantique explique que Batman et le Joker soient conçus comme les deux facettes d’une même figure. L’un et l’autre empruntent au personnage du vampire. Tel Dracula, Bruce Wayne vit quasi reclus dans un immense manoir dont il ne sort transformé en homme chauve souris que la nuit. Comme Dracula, Le Joker ne peut vivre qu’en tuant. D’autres caractéristiques les opposent rigoureusement. Le registre émotionnel de Batman oscille entre l’impassibilité et la  colère sourde quand Le Joker affiche, lui, un sourire permanent et dément. Le premier est objet d’admiration. Le second souffre d’être un monstre. Tous les deux sont meutris par la vie et animés par un esprit de vengeance.

Quand la justice trouve sa source dans la haine plutôt que dans l’amour

Si dans la tradition chrétienne, le Bien précède la Mal, dans l’épopée de Batman, le Mal précède le Bien. Bruce Wayne devient justicier après l’assassinat de ses parents. Le Joker franchit un point de non retour dans la délinquance après la mort de sa femme. Le hasard a voulu que Bruce Wayne penche du côté de la justice et que le Joker verse dans la folie meurtrière. Mais l’inverse aurait tout aussi bien pu se produire. C’est l’idée que Le Joker avance dans « The Killing Joke » : « Une mauvaise journée et ta vie a changé. Sans ça pourquoi te déguiserais-tu en rongeur volant ? » L’idée qu’un justicier puisse être animé par la haine et le désir de vengeance n’est sans doute pas nouvelle. Mais avec Batman, cette violence rentrée et qui menace à tout moment de le submerger prend le pas sur tout autre sentiment. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si aux débuts de la série, le héros masqué n’hésite pas à tuer plusieurs fois. Le Joker et Batman se haïssent d’autant plus qu’ils ont envie de détruire cette partie d’eux-même que chacun représente pour l’autre. Le combat ne peut que se poursuivre éternellement ou se solder par la disparition des deux. Simplement parce que Batman n’a de raison d’être que si le Jocker existe. Et que le Jocker tire sa raison de vivre de sa confrontation avec Batman.

Le Mal comme défaillance de la volonté

Dans un épisode de 1944, Batman donne son interprétation des motivations du Joker : il n’est « pas bizarre » mais « égotiste », « égomaniaque ». Et de préciser : « Son amour propre l’oblige à se vanter de ses crimes. Il aime la publicité, se nourrit d’échos sur ses propres aventures… » Cet amour immodéré de soi exclut l’explication de la maladie mentale. De même que le traumatisme à l’origine d’un dérèglement de la raison semble relever d’une excuse bien facile. Dans « Killing Joke », Batman informe Le Joker qu’en dépit de tout ce qu’il a fait subir au commissaire, celui-ci est resté sain d’esprit : « Alors que peut-être que tout le monde ne craque pas. Peut-être que tout le monde ne se réfugie pas le délire quand les choses vont mal. Peut-être que c’est juste toi…. » On retrouve ici une explication communément avancée sur le Mal qui trouverait son origine non seulement dans l’absence d’empathie et l’incapacité de concevoir le monde comme autre chose qu’un extension de soi mais aussi, plus fondamentalement, dans la faiblesse de la volonté. 

Le mal suprême consiste à pousser la justice à se renier 

Si Le Joker n’a qu’un véritable ennemi, Batman, son obsession consiste à faire souffrir ceux qui aiment et sont aimés. Il ne lui suffit pas de se débarrasser de Robin qui entreprend imprudemment de l’attaquer seul, il brise son corps à coups de barre à mine avant de le tuer en faisant exploser le hangar où Batman le retrouvera mort.  Dans le célèbre épisode d’Alan Moore et de Brian Bolland, Le Joker fait feu sans raison sur la fille du commissaire Gordon. Alors qu’elle se tord de douleur, allongée sur le sol, sous le regard paniqué de son père, Le Joker plaisante : « Tss-tss. Pas d’inquiétude. C’est très courant chez les ex-bibliotécaires. Elle se prend pour un livre de table basse. Hélas l’exemplaire est d’occasion. Enfin, voyez: un trou dans la jaquette, le dos endommagé. Je la vois mal caracoler en tête des ventes dans cet état… » Libéré du cirque où Le Joker s’est employé à le torturer physiquement et moralement pour le rendre fou, Gordon demande à Batman de le mettre hors d’état de nuire mais de le faire dans les règles pour lui « montrer que nos valeurs fonctionnent ». 

Un ADN perturbant

Né de l’union improbable entre Zorro, « L’homme qui rit » de Victor Hugo et Dracula, le mort vivant, Batman met du temps à trouver son identité.  Il faut près de cinquante ans pour que le héros de Gotham prenne enfin toute sa dimension et démode définitivement les héros solaires. Mais avec ce Batman-là, une  nouvelle évidence s’impose : le besoin de justice puise sa force dans le traumatisme et la haine. Pas dans l’amour. Si le premier épisode de Batman met en place le personnage original que Miller puis Burton se donneront pour objectif de ressusciter, Batman change très rapidement dès les épisodes suivants. L’arrivée de Robin, inspiré du personnage de Robin des bois, y est évidemment pour beaucoup. Dès l’arrivée de son jeune acolyte, que la mort pour le coup accidentelle de ses parents ne traumatise pas autant que son mentor, Batman délaisse l’image du justicier sombre et solitaire pour se transformer en héros souriant et volontiers bavard. Le Joker connait une évolution similaire, quoi que plus tardive : initialement présenté comme un psychopathe avec un sens déformé et sadique de l’humour, le personnage est détourné de ses racines sombres en devenant un farceur maladroit dans les années 1950.La réglementation de la Comics Code Authority (CCA) fige définitivement l’image positive de Batman. Les débuts du Jocker à l’écran reflètent bien les débuts hésitants de la bande dessinée. Une première adaptation de « Batman » avec Adam West le montre en clown ridicule. Ce parti pris reflète en phase avec le ton comique et sans aucun sérieux du film.

Retour aux origines sombres avec le cinéma

C’est en 1989, avec l’adaptation de Tim Burton, que le personnage gagne enfin en épaisseur. Joué par Jack Nicholson, il s’agit de Jack Napier, un vil mafieux, fou de chimie et d’Art, qui prend le pouvoir chez les voyous de Gotham City. Cette interprétation du personnage est saluée par la critique. Christopher Nolan en fait un personnage encore plus violent et plus provocateur. Joué par le regretté Heath Ledger, le personnage est totalement fou, en guise de sourire, il possède deux belles cicatrices sur sa bouche qui lui donnent un aspect effrayant. Il n’a rien à perdre et ne veut qu’une chose, jouer avec Batman en semant la terreur.

Puisant ses origines dans l’ambivalence de Dracula, cette gémellité antagoniste, condamnée à durer éternellement ou se traduire par la mort des deux parties, reflète une conception imbriquée, voire permutable, du Bien et du Mal. Sans équivalent dans la culture des comics, elle s’inscrit dans un univers traversé par le fantastique, la violence et la folie mais aussi profondément inspiré par les films noirs, l’esprit romantique du XIXème siècle, la fascination qu’exercent la mort et l’absence de tout espoir. Un univers où le bien et le mal sont avant tout contingents mais aussi profondément mêlés. 

Batman n’aurait sans doute pas connu le même succès, ni la même longévité, s’il n’avait été qu’un Zorro des temps modernes, rieur, farceur à l’occasion, affublé de deux oreilles de chauve-souris en guise de chapeau, usant du bat-grappin comme d’un lasso et de sa bat-mobile comme d’un Tornado.

Franck Gintrand

(1) comme shadow par exemple (2) Imaginé en 1919 par Johnston McCulley, Zorro n’a pas attendu Disney pour rencontrer un large succès. Dès 1920, il est l’objet d’un film avec Douglas Fairbanks dans le rôle du héros. Premier film suivi de nombreuses autres adaptations, dont une en 1939… année de la création de Batman. Le parallèle entre les deux héros est d’ailleurs clairement assumé par Bob Kane et Bill Finger puisque les parents de Bruce Wayne sont assassinés à la sortie d’un cinéma affichant « Le signe de Zorro ». Martin Winkckler a recensé les similitudes entre les deux histoires dans « Le rire de Zorro » (Editions Bayard – 2005) : « le personnage d’Alfred, le buttler ‘ »majordome ») des Wayne est bien entendu l’homologue de Bernardo (…) [La demeure familiale, le Wayne manor, ressemble beaucoup à l’hacienda des Vega : elle est truffée de passages secrets qui aboutissent dans une cave où repose… la Bat-mobile, le fringant destrier motorisé du superhéros. Quand Batman monte en voiture, il sort de la Bat-cave à distance de son domicile, tout comme Zorro quand il enfourche Tornado et galope au secours des faibles (…) Le costume de Batman est indéniablement un hommage à Zorro. La cagoule lui recouvre les yeux et le haut du visage comme elle le faisait chez Fairbanks. La cape noire, qui lui sert à se fondre dans la nuit, évoque aussi les prédateurs nocturnes (…) l’un de ses éléments les plus connus est une cordelette faite d’un matériau extrêmement résistant (…) : une version high-tech du fouet de Zorro en quelque sorte ! » (« Le rire de Zorro », M.Winkckler, chapitre 8). Ce choix ne doit rien au hasard. Le « romantisme noir » auquel se rattache ces deux oeuvres  inspirent au cinéma de nombreux films. Comme Zorro, Dracula fait l’objet de plusieurs adaptations à la même époque. La première, « Nosferatu le Vampire » de Murnau sort en 1922. « Dracula » et « La marque du vampire » de Brow­ning (avec Bela Lugosi dans le rôle principal) datent de 1931 et 1935. Quant à « L’homme qui rit », publié une trentaine d’année avant « Dracula », ce roman est lui-même adapté à l’écran à peu près au même moment que la création de Bram Stocker, en 1928.

A lire :

– Nombreux articles sur Wikipedia dont : http://fr.wikipedia.org/wiki/Batman

– Deux excellentes analyses des adaptations de Tim Burton : http://www.ed-wood.net/batman.htm et http://www.cinetudes.com/BATMAN-RETURNS-Batman-Le-Defi-de-Tim-Burton-1992_a222.html

– les deux albums de références sont « Batman : Dark Khight » de F. Miller, K. Janson et L. Varley et « Batman the killig joke » de Alan Moore et Brian Bolland

A voir :

– les deux films de Tim Burton

♦ A la fin des années 50, les aventures de Batman ne font plus autant recette. Les tentatives pour renouveler le personnage en le faisant glisser dans l’univers de la science fiction se soldent par un échec. Renouant avec l’univers de ses origines, la série rebondit en 1964 puis s’essouffle à nouveau rapidement, malgré l’intervention de Neal Adams, un des auteurs de comics les plus talentueux de son époque. C’est paradoxalement en choisissant de mettre en scène un Batman vieillissant et sur le retour que Frank Miller (le créateur de « Sin City ») permet au personnage de rebondir. Son « Batman : Dark Knight », édité en 1986, montrant un super-héros en proie au doute et aux troubles de la personnalité, remporte un succès sans précédant. A compter de ce moment, Batman devient une série violente et sombre comme elle ne l’a jamais été. C’est sur ces nouvelles bases que Tim Burton met en évidence les origines romantiques (et par conséquent gothiques) du mythe dans la première adaptation cinématographique de Batman, en 1989.

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